samedi 20 septembre 2014

huit cent sept volutes

Anne entre dans ce lieu sombre pour reposer son corps : elle a marché pendant des heures à travers la ville.

Istanbul – la ville aux mille facettes et couleurs – l'avait conquise dès le premier regard.

Anne s'allonge sur un lit pourpre pour déguster ces douceurs orientales qui fondent sous le palais.
Anne fume son narguilé aux 807 volutes bleutées.



jeudi 18 septembre 2014

numéro logique


    Marie aime Joseph. Ils sont tous deux sans un. Sans un sou, s’entend. Il se met en quatre pour elle, mais elle, elle en voudrait trois fois plus.


    Un jour l’un, ou plus exactement l’une, des deux sent un troisième qui s’approche. « Nous nous multiplions, nous nous multiplions, nous nous multiplions ! » hurle de joie Joseph. Marie devine la division de l’Un qu’ils étaient à deux par le petit être à quatre pattes qui arrive à grand pas.


    Et voilà, en moins de deux, sans un regret pour l’unité familiale, l’enfant grandit et complique la vie de tout le monde, mais alors, pas qu’un peu. Monsieur devient trinité et se répand aux quatre coins de la terre.


    La secte qu’il a fondée, sur une histoire de sang un peu abusive, trouva deux concurrentes, puis il y eu des schismes, au moins quatre. On lui bâtit des palais au fronton desquels on écrivit ces signes compréhensibles seulement des initiés :

mardi 16 septembre 2014

le Tartux


      
      Voilà, c'est cette dernière chute de glace qui termine cette histoire ; entre nous j'en avais un peu marre de tous ces jobards. Ils voulaient à tout prix rejoindre le versant Est, je les ai embarqués tellement plus loin. Quelle chance de Bidard ils ont eu un temps pareil au mois de décembre ; j'ai cru qu'ils allaient jamais dévisser. Heureusement, j'ai chopé le sac à dos de Max, y a sûrement le Tartux dedans. En tout cas, ils avaient l'air suffisamment inquiet pour me suivre au bout du monde, c'est le principal.                                   

      Le Tartux, vous vous demandez ce que c'est, vous avez raison, rares sont ceux qui le savent; je vais vous révéler son secret. C'est une sorte de code très ancien, jamais numérisé et dont il ne subsiste que quelques exemplaires ; l'essentiel de son contenu est sans intérêt, mais ce n'est pas le cas de l'article 807. Un article qui détaille les étapes du protocole en vigueur au Royaume Givré. Autant dire que sans le Tartux, c'est assez suicidaire de s'y aventurer, même si c'est juste pour atteindre le versant Est. J'essaye de tourner ses pages, j'ai du mal à en saisir une entre mes doigts gelés, enfin voici l'article :

      Article 807 - Tout d'abord, le Givré se repèrera alentours quand le vent d'Est tournera à pi/2. Il faudra s'y diriger à la cadence de huit pas par minute. Au bout de 19 fois 4 secondes, on n'entendra plus le Vent qui soufflera pourtant avec une force croissante. 


      Une gifle glacée, je sursaute, le vent s'est levé. J'enjambe le cadavre congelé de Max, aux aguets. J'inspire et regarde ma trotteuse pour marcher à la bonne cadence. Le vent vrombit de plus en plus fort, ça m'inquiète. Je referme mon col, enlève mon écharpe et la laisse flotter dans le vent, je vois de combien de degrés il a tourné. Un angle droit, bon, allons-y. Je dois me faufiler sous ces immenses surplombs de glace. Tout à coup : silence. Un froissement au dessus de ma tête, un craquement. Un rugissement de la glace. Le blizzard silencieux coalesce en une forme gigantesque, une vague de danger me submerge, j'écume. Un craquement...


dimanche 14 septembre 2014

file d'attente

- C'est la première fois que vous venez en Inde ?
  Un peu sonné par les huit heures de vol et l'air pressurisé, je ne compris pas tout de suite qu'on s'adressait à moi. Je tournai la tête vers le couloir et, mon regard trouvant son chemin barré par une paire d'yeux perplexes, je dus me rendre à l'évidence : on attendait une réponse de ma part.
- Je, euh, oui. Et vous-même ? demandai-je poliment pour gagner du temps et recouvrer un semblant de contenance.
C'était une personne un plus âgée qui correspondait parfaitement à l'idée que je me faisais d'une dame. Tenue sport mais chic. L'air ennuyé de quelqu'un qui a trop vécu pour trouver la routine intéressante.
Au moment où elle allait me répondre, une voix mal sonorisée retentit : on atterrissait à Bangalore.
Il n'y a rien de pénible comme les contrôles de police à l'aéroport, de quoi vous dégoûter des voyages exotiques, vraiment. Surtout lorsqu'on voyage seul. Aussi n'étais-je finalement pas si ennuyé de retrouver la dame de l'avion dans la file d'attente. C'était un peu étrange, on avait passé huit heures côte-à-côte en s'échangeant seulement quelques banalités. Mais cette poignée de mots nous permettait maintenant d'entamer une véritable conversation. Elle s'appelait Agnès. Elle n'avait jamais pris l'avion auparavant et avait entrepris ce voyage sur un coup de tête. Ce n'était peut-être pas vraiment une dame en fin de compte. Elle ne savait pas où aller, elle n'avait rien planifié. Moi, je connaissais très bien Bangalore et j'étais en mal de compagnie. Évidemment, la file d'attente durait trop longtemps pour que je ne lui propose pas de lui faire visiter le coin.



Agnès était fascinée par l'Inde. Pas tant par les paysages incroyables que par les odeurs et les gens. Surtout tous les enfants qui, en dépit de la saleté omniprésente, cirent des chaussures toute la journée à même le sol. "Ça reluit sans cesse, ça reluit sans cesse !" s'extasiait-elle. Toute usée par la vie qu'elle était, Agnès était peut-être bien une fille en fin de compte.


vendredi 12 septembre 2014

instant blet

Sous le poirier centenaire cousines et cousins en sont aux derniers potins et à l'heure du café, Athéna revient de Berlin, Cédric de Dakar, Emmanuelle est restée à Fos-sur-Mer. Gérald revient avec le pousse-café. Attirées par les 807 miettes d'un moelleux au chocolat, quelques guêpes virevoltent alentour.


photo Laurence Faure

Leurs grésillements répétés commencent à agacer. Gestes de main pour les éloigner, réflexions sur la prolifération des guêpes. L'une d'elles se pose près d'Hélène, qui presque machinalement saisit un couteau et -clac, la coupe en deux. 
 - Ah, tu l'as eu celle-là, dit Isabelle, si ça pouvait décourager les autres. Et tes vacances, tu es contente ? 
- Depuis que je suis rentrée, j'ai du mal à atterrir, Jakarta c'est tellement sympa. Et j'ai fait de super photos, tu veux voir ? 

 Muette, une guêpe s'est posée sur la table. Elle avance au milieu de la conversation, des tasses et des verres vides. Deux mètres au-dessus, pile à son aplomb vertical, une tige cède. Chute de poire, sphère jaunie, choc du fruit sur bois, aplatissement blette. Sursaut de la guêpe. Un grésillement, avant qu'elle ne se retourne et avance sous le fruit.

mercredi 10 septembre 2014

Tout l'été pour prendre l'air et se mettre du vent dans les voiles.

On allait au bord de la mer avec mon père, ma sœur, ma mère. Pendant les vacances on se repose, on s'amuse, on se délasse, on se ressource. C'est ce qu'on dit. Ça lave un peu et puis ça aère. J'aimais pas me baigner quand j'étais petit parce que j'étais frileux et qu'on allait à Ostende au 14 Juillet. Mais j'aimais bien le vent et ma sœur aussi. Papa et Maman, tous les ans, retrouvaient leurs copains de l'année d'avant, au camping. Et nous, ma sœur et moi, on les laissait discuter entre eux, refaire le monde, des moules et les parties de cartes, et on partait marcher sur la plage pour diluer l'ennui au grand air. Ma sœur disait : "diluer pour pas devenir dissolus". Je comprenais pas. Entre 10 et 15 ans, pas comprendre ça, c'est normal. Mais ça la faisait rire, cette phrase, alors je riais aussi. Et je partais avec ma grande sœur, 5 ans de plus, et des yeux, et des seins qui faisaient beaucoup d'effet. Si bien qu'après qu'on était passé, c'était plus les vagues et les mouettes que les gens regardaient. Elle, elle s'en fichait. Ce qu'elle aimait ? Travailler la langue, qu'elle disait. 


Un jour, cet été où j'ai eu 15 ans, tiens, et où j'ai commencé à comprendre plein de choses sur les campings, et comment employer le temps qui passe et l'espace qui nous traverse, on était encore à Ostende et ma sœur me dit : "Prépares-toi pour demain 8h07". J'ai rien dit. J'ai pas compris. Mais je lui ai fait confiance, à ma sœur. Parce que ma sœur, avec douceur, elle avait plein de formules que je comprenais pas tout de suite, mais après. Comme celle-ci : "J'aimerais bien devenir une fille de l'air". Et elle l'est devenue... 


 

Le lendemain, 8h07, les parents et leurs copains ronflant dans les caravanes après tant de moules, de cartes, de mondes imaginés dilués dans plusieurs liquides, nous marchions tous les deux, elle et moi, sur la plage à côté de l'aéroport. "Toi aussi, tu prendras ton envol", elle me dit. Elle souriait. Au bout de son bras : la valise. Elle allait décoller dans la vie : en venant d'apprendre qu'ils l'embauchaient à Air France. Hôtesse de l'air.

lundi 8 septembre 2014

Six heures du soir.


« Simon aurait détesté revoir Paris à 18h07. On a ses heures noires. Simon 
c'était six heures du soir. » 
Un soir au club 
Christian Gailly 
 
Simone détestait quitter son travail à 18h00, surtout en hiver. C’était son 
heure grise, entre six heures et sept heures du soir. A 18h30 elle prenait son train, 
et parfois, pour oublier l’heure maudite, elle écrivait des haïkus. 
 
Le soir dans le train
Entre loup et chien
Une fille écrit

mercredi 26 mars 2014

Extinction

       On dit le tigre en voie d'extinction ? Pas en France ! Où il parade dans des camions bigarrés au baratin hurlant d’un mégaphone promotionnel s’assurant que les enfants qui ne savent pas lire les affiches à tête de clown ne pourront pas ne pas quémander auprès de leur parents une visite dans ce lieu circulaire où le fouet claque.

      (Tel le dernier représentant des poètes, j’irai rugissant promouvoir mes livres en camion-mégaphone.)

       Il faut en ce site assumer totalement mon caractère d’éponge, pilleur impénitent, je fais œuvre de plagiat : c’est la mode, lit-on.

       (Au bout de la 807 ème absence, la légende veut que l'auteur dont il est question ici, sera tout à fait éteint.)

mardi 25 mars 2014

Rédemption dans le métro.

            Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, vous vous doutez de ce que je vais vous demander. Mais en préalable voici mon humble histoire, aussi divertissante que poignante, ouvrez grand vos oreilles, vous allez être plus que surpris. Jeune pucelle, je me dirigeais vers le meilleur de la vie quand je m'amourachais d'un brun fatal qui me mis sur le trottoir pour remplir son portefeuille de gros biffetons pendant que je me vidais de toutes mes illusions d'amour; ainsi le gris de l'asphalte abrita mes passes sinistres à la lueur de lampadaires d'impasses putrides. Il grimpait dans la hiérarchie des maquereaux, je glissais dans des gouffres péripathétiques.


           Lors d'un crépuscule babylonien, un homme plus grand que mes clients m'aborda en me demandant si j'étais d'accord pour témoigner contre mon ancien amour et actuel souteneur. Il me promis de me libérer de mon sort d'arpenteuse usée et de me trouver un travail honnête. Je lui demandais quelques jours de réflexions, c'était tentant. Une fois de plus j'avalais les promesses d'un homme avec ardeur et acceptais de révéler toutes les vilénies du brun fatal ; l'homme plus grand m'installa dans un hôtel de troisième zone jusqu'au procès ; l'ennui qui rythmai mes jours me poussa à faire monter d'autres hommes dans ma chambre et avec les gains je m'achetais 807 colifichets.


           L'homme plus grand vint un soir et devant l'avalanche de vêtements, de bijoux et de sacs qui encombrait ma chambre, devina que j'étais retombée sur ma mauvaise pente. Son regard m'assassina froidement et je perdis ainsi sa confiance. Je descendis dans la rue distribuer mes trophées de pacotille aux passants, je jurais solennellement devant Dieu que je ne vendrais plus mon corps et que je chanterai sa gloire dans le métro, pour ma rédemption et celle de toutes mes sœurs. J'appris à tendre doucement la main pour récolter ce que le sort me donne, certains jours avec générosité. Et maintenant, passant inconnu croisé par hasard sous terre, réfléchis passant, sur ce que tu peux me donner pour soulager ma misère : un euro, un chèque restaurant, un ticket de métro, un sourire. N'importe quel petit don qui réchauffera mon cœur aigri et me ressoudra à la communauté humaine. Réfléchis aussi au bien que ça te fera de m'aider, comme tu te sentiras plus généreux, attentif, salvateur, à soulager une âme perdue : la mienne.


            En me permettant de me nourrir, tu m'aides à donner à mon corps chétif un peu du respect dont il a tant manqué quand je trainais sur les trottoirs brillants à ramasser des coups furtifs ; je me reconstituerai progressivement grâce à ton obole amicale, c'est pourquoi je te tends la main, les yeux dans les yeux, ne t'offrant que mon sourire édenté. Alors, passant, qui que tu sois, quoique tu donnes, je l'accueillerai avec joie comme étant la réponse méritée, le pansement de mes infortunes, le signe que je dois suivre, la promesse d'un futur réconcilié, l'élan d'une journée plus ensoleillée, le déclic ouvrant sur un horizon plus large, qui que tu sois, l'ouverture sur une renaissance, quoique tu donnes, un nouveau tour de manège qui envole plus haut...

lundi 24 mars 2014

Accords toltèques

         Valentin, encore lui. 
C'est le soir, juste avant la fermeture du café-épicerie, à trois tours de roue de vélo de chez lui, roues de son vélo qu'il appuie contre le mur tapissé de lierre. Il achète un paquet de cigarettes qu'il ne fumera pas, mais descend un ballon de Sancerre au comptoir tout en promenant ses doigts sur quelques cacahuètes égarées au fond d'une soucoupe. On ferme, dit la patronne, et elle ferme, lui laissant à peine le temps de se faufiler sous le rideau de fer, encore tout frissonnant de ce petit effet guillotine. 

          Pince coupante à la main, une fille à la chevelure noire aussi longue qu'un ruban de zan déroulé, tout à son affaire autour de cet antivol en queue de petit cochon. Valentin fait Oh!, deux fois, interloqué et séduit par l'audace de la fille dans cette rue, dans ce quartier où rien ne se passe et où personne n'a jugé bon d'installer un commissariat de police. Elle le regarde droit dans ses bottes, et lui dit Ne fais pas de suppositions, je ne suis pas en train de voler ton vélo, j'essaie juste la pince que je viens d'acheter.   

          Elle, c'est une grande fille nature, peau pain d'épices, salopette en jean et livre dépassant de la poche arrière : la Bible. Sa bible à elle, plus précisément, "Les quatre accords toltèques". Elle revient du Mexique où elle a rencontré Don Miguel Ruiz, en personne. Se fait appeler Dolores ou Remedios, des noms qui ont à voir avec le corps et ses désagréments. Les noms, tant qu'on ne les traduit pas, on ne sait pas, pense Valentin en débouchant la deuxième bouteille de Pinot noir. 

          Fais toujours de ton mieux, a-t-elle dit hier soir, avant de sombrer dans un sommeil comateux. C'est le quatrième accord du livre. 
Dans le jour qui se lève aussi lentement qu'un bas descend sur une jambe de strip-teaseuse, Valentin mastique le deuxième accord de la bible : Quoi qu’il arrive, n'en fais pas une affaire personnelle. 
Dans le buffet, dans le coffret à argenterie hérité de la grand-mère, il manque 8 couteaux, 0 cuiller, 7 fourchettes. 
Elle a laissé sur le frigo un post-it qui dit : Je pars. Salut! 
Le premier accord toltèque, momentanément égaré dans les méandres de sa mémoire immédiate, revient à Valentin : Que ta parole soit impeccable.  


mardi 18 février 2014

Positions


           Ce matin-là, Valentin sortit de chez lui, comme d'habitude, claquant doucement la porte pour ne pas réveiller la personne qui ne dormait pas dans son lit, ni n'habitait sa vie. Arrivé au bas de la rue, il entra dans le café-épicerie acheter un journal qu'il ne lirait pas et un rouleau de sacs poubelle. il prit le temps d'un café au comptoir, qu'il ne but pas, juste pour le plaisir des ablutions du percolateur. Sortant du bar à reculons, il buta contre un sac à dos à trois étages, s'affalant le nez sur le rabat.



             Contre ses yeux, tout près, un écusson brodé d'une magnifique chaîne montagneuse enneigée et le mot : हिमालय. De l'ouverture du sac, un pull négligent pendait, marqué à l'encolure d'une étiquette avec lettres rouges brodées sur fond blanc, réminiscence des colonies de vacances de nos enfances. Ça disait Scarlett.
Valentin se releva, cherchant l'heureuse propriétaire du pull, et, à peine capta-t-il son regard qu'il se sentit habité par le gros corps noir et fatigué de Mamma au moment où commence la guerre de Sécession dans la plantation de coton de Tara : Mamzelle Scarlett, dit-il…
Deux yeux clairs et perçants, cernés de disques blancs en haut d'un visage tanné, enfoui dans plusieurs tours d'écharpe en mohair vert d'eau, le dévisagèrent et chuchotèrent d'une voix rauque et granitique "de quoi?" 


              Sous l'écharpe, dans la pénombre du lit de Valentin, son corps avait l'éclat d'une flaque de lait qu'il lapa de l'Atlas, perdu au milieu d'une chevelure abondante, en passant par l'Axis, jusqu'à la décrue des lombaires. Scarlett ne pipait mot. Descendue directement de la Demeure des Neiges pour monter dans l'avion et en redescendre dans la campagne française, elle sentait ses neurones assiégés par le jetlag, et papilles,  pupilles, et myrtille se relâchaient sans commune mesure. 


             Les corps s'accordaient et se désaccordaient au rythme lancinant du chant qu'ils inventaient.  Historiquement parlant, nul doute que le Missionnaire était le number one, pensait Valentin. Dans sa tête, une voix intérieure se mit à réciter une litanie, l'Andromaque les petites cuillères l'union du lotus le bateau ivre l'écrin à bijoux la fleur éclatée les vignes entrelacées l'arc en ciel la balançoire l'approche du tigre la danse aux joyeuses faveurs l'indolent le noeud coulant le phénix dans la joie la mystérieuse entrevue le trépied chancelant le cerf en rut le petit pont… 
La voix de Scarlett, toujours aussi minérale, émergea de dessous la tente des draps pour affirmer : Oui, tu as raison, le Kâmasutrâ, 807 positions.

mardi 11 février 2014

Elle arriva par le bus de 16h45


           Elle arriva par le bus de 16h45 et descendit à l’arrêt qui faisait face à l’E.P.I.C.E.R.I.E. On n’y vendait plus ni pain ni bonbons ni plus rien depuis des décennies : la bâtisse était devenue une habitation, mais les huit lettres jaunes gravées dans la pierre n’avaient été effacées ni par le temps, ni par les propriétaires successifs.
Près de l’arrêt Meunier, l’épaisse roue de ciment était restée plantée dans la terre. On y montait, enfants, un micro imaginaire à la main, pour y chanter un air de variété et se donner en spectacle devant les copains, assis sous l’auvent.




           Elle prit la rue Gabrielle Benier. Des jardins adjacents parvenaient l’odeur du lilas blanc et les piaillements d’oiseaux. Certaines maisons inchangées avaient gardé leur âme. D’autres, dans l’arrogance de leur modernité, jouaient aux grandes dames, drapées de béton, ouvrant des baies vitrées comme des bouches immenses et voraces. Rangés contre la façade de ces cubes indigestes, de gros 4X4 noirs montaient la garde. Il n’y avait rien à redire et le petit chien d’en face avait beau aboyer, on l’entendait à peine, on ne le voyait plus. 
Elle était venue pour revoir, avant la fin, le lieu où sa route avait commencé. Cinquante ans plus tard, après l’exil, les études, les enfants, les séparations, l’accumulation de soleil et de sel sur sa peau vieillie, elle avait traversé la mer et souhaité retrouver cette maison de poupée où elle avait grandi, bicoque adorable sur laquelle grimpaient le lierre et la vigne vierge, et qui avait une odeur de vacances, comme sur une carte postale.
Le visage était resté le même, mais l’expression n’y était plus. Les fenêtres en bois n’existaient plus, ni non plus la terrasse jonchée de cailloux et de jeux. On avait balayé, blanchi, rajeuni tout cela. On avait opéré un lifting en somme. On lui avait fait refaire le nez.
Il fallut ravaler l’amertume, le dépit.


           Elle descendit vers le bois, fit une halte auprès de la dalle de mousse entre les branches, où la rivière venait charrier toutes sortes de babioles que les enfants lui offraient en partage : bouteilles à la mer, voitures Majorette, Barbie démantibulées qui faisaient le voyage. Elle prit le chemin dit « des petits lapins » qu’elle avait emprunté si souvent pour revenir de l’école, cueillant pour sa mère, au passage, un bouquet de violettes.
Elle remonta dans le bus de 18h07.

   

samedi 8 février 2014

Aller simple. Dernier épisode.

             Les yeux d'un bleu éblouissant de la jeune femme se tournèrent vers lui, comme se réveillant d'un rêve trop long. Un éclat métallique s'y dessina, glissant de son visage à la silhouette massive de Nez en patate qui venait d'entrer. Axel y vit comme une promesse de justice. Il retint son souffle en entendant la voix rauque du conducteur. - Combien je vous dois ? - Combien croyez-vous devoir donner pour réparer ?
 - C'est quoi ce délire ? - Combien devez-vous pour annuler l'affront ? Cette phrase se répéta comme un mantra. Les lèvres charnues de la caissière soufflèrent des mots comme des bulles de savon qui voletaient autour de Nez en patate, brusquement figé comme une statue de marbre. Une nuée de bulles translucides gravitait autour de sa grosse tête, une écharpe multicolore qui l'enserrait de plus en plus.
             Axel s'approcha de lui, ouvrit son blouson et reprit la fourchette. Il la serrait fort comme jamais, tendue au bout de son bras dans la direction de l'homme dont le visage se dégageait progressivement. Le sang avait reflué de sa face et c'est blême qu'il sortit son porte feuille et laissa trois billets sur le comptoir avant de reculer jusqu'à se cogner à la porte. Il disparu sans demander son reste, on entendit juste la porte de la voiture claquer mais pas son démarrage.
           Axel sourit. Il posa la fourchette sur le comptoir, son pouce et son index impulsèrent un mouvement circulaire, le couvert d'argent tourbillonna avant de s'immobiliser doucement, les dents traçant une droite invisible jusqu'à l'endroit le plus sombre de l'horizon, où terre et ciel indissociables se rencontrent sans se perdre.
           S'il fallait une morale pour clore ce conte, c'est qu'atteindre son rêve ne se fait pas sans risque, ni non plus sans chance. S'il ne fallait pas l'atteindre, n'y pensons plus.

vendredi 7 février 2014

Aller simple. Deuxième épisode.

            Axel hésita puis s'installa à côté de Nez en patate. Il serra son sac sur son ventre. Une odeur poussiéreuse et grasse régnait dans l'habitacle. Nez en patate demanda où il allait. - Je le saurais quand je serais arrivé. C'est à dire quand je ne pourrais plus avancer sur la terre ferme. C'est possible d'ouvrir la fenêtre ? - Je préfére pas, les courants d'air sont mauvais pour mon rhume. Nez en patate le fixa d'un regard noir avant de se remettre à regarder la route, un mince ruban gris et sinueux qui en haut de la côte s'enfonçait dans une forêt épaisse. Il murmura d'une voix enrouée : -Moi, je cherche un guide. Une direction. On m'a parlé d'un objet qui indique toujours la meilleure des directions. Un objet banal. Qui ne se trompe jamais. Je donnerai tout pour mettre la main dessus.


             - Ah bon...Axel fit tout pour répondre d'un ton las. - Je ne sais si c'est légende ou réalité. Qu'est-ce que tu en penses ? -Rien. Qu'est-ce qui clignote là ? L'alerte pour l'essence ? Nez en patate assena quelques coups sur le cadran, qui persistait à clignoter. - La prochaine station, c'est pour nous, grommela-t-il en postillonnant.
           La voiture traversa silencieusement la forêt et redescendit entre des champs immenses. Au loin, le panneau bleuté d'une station.
           Axel descendit du véhicule en remerciant Nez en Patate, il préférait marcher tout compte fait. Et puis l'odeur sourde qui commençait à l'imprégner...Le bras de Nez en patate partit en avant, animé d'une force autonome et agrippa son sac d'un coup sec. Il ouvrit la fermeture éclair, écarta les bords en le renversant. Les chaussures s'écrasèrent mollement sur le sol avant que la bouteille n'explose, rejointe par la fourchette argentée qui rebondit sur une tache moirée d'essence. Nez en patate l'attrapa fermement, la pointa violemment vers le jeune homme en émettant des sifflements hargneux puis la plaça dans son blouson en lançant un regard menaçant. L'homme ouvrit lentement le bouchon du réservoir, prit le tuyau de la pompe et commença à verser du diésel dans le réservoir en sifflotant. Affolé, Axel entra dans la station. A la jeune femme boulotte derrière la caisse, il lança : - Aidez moi. Cet homme, là dehors, il vient de me dépouiller. Appelez la police. S'il vous plait.


à suivre 

 

jeudi 6 février 2014

Aller simple. Premier épisode.

             Il était une fois Axel, jeune homme au cœur aussi pur que son estomac était vide. Ses parents l'avaient abandonné dans un terrain vague - en lisière de la grande ville, pour ne pas ralentir leur migration à marche forcée. L'enfant avait réussi à survivre en se nourrissant de 807 épluchures de navets et d'oignons, de peaux de poulets agrémentées de quelques trognons de pommes. Aucun de ses glanages austères ne le rassasiait et ses intestins avides se trémoussaient chaque nuit. Sa croissance en était perturbée, sa taille minimale pour son âge ce qui ne l'empêchait pas d'avoir de grandes ambitions. Une SDF de passage avait évoqué un lieu plat, liquide et d'un bleu éblouissant, bordé de sable blanc et où il faisait chaud vivre. Depuis ce jour il rêvait de partir en direction de l'Ouest, où quand on avait passé les plaines et les forêts, on débouchait quoiqu'il arrive sur l'océan. Axel attendait le bon moment pour partir. 


            Ce fut le premier soir du printemps, quand en farfouillant dans une poubelle, il dénicha, entre une basket déchirée et un pot de confiture entamé, une fourchette en argent. Il la posa sur le sol, lui impulsa un mouvement de rotation sec : la fourchette tourbillonna plusieurs fois, s'arrêta, ses dents indiquant la direction du soleil couchant. Axel recommença plusieurs fois la rotation de la fourchette en argent, à chaque fois les dents montraient la même direction. Le jeune homme enfila sur son tee-shirt ses trois pulls et sa veste ciré, pris son sac contenant une bouteille d'eau et deux paires de chaussures, y ajouta délicatement la fourchette en argent et partit à grandes enjambées de l'autre côté du terrain vague, à l'autre bout du vieux bourg, encore plus loin que la grand rue.


          Il marcha plus de trois jours, vérifiant le cap de temps en temps avec la fourchette pivotante, quand une voiture silencieuse le dépassa, ralentit et se mit à son niveau. 


          La vitre côté passager se baissa, un homme au nez en patate surmonté de sourcils broussailleux l'interpella : - Je peux vous avancer ? Je suis parti il y a plus d'un jour et un passager ne serait pas de trop, discuter ça me tiendrait éveillé. Allez montez.


à suivre...


 

vendredi 31 janvier 2014

Gérard.fr. Une lecture numérique en mode caché.



semaine 3
9 textes
807 lectures



          J’ouvre la page d’accueil plusieurs fois par jour.  Je passe en revue les noms, les titres, j’en retiens un au hasard et je commence à lire. Parfois je me contente de survoler le texte. Le plus souvent je dépiaute en détachant soigneusement chaque syllabe.

         Je suis comme un papillon contre la vitre, je cogne et je me cogne. En vain. Depuis ma première visite le compteur demeure obstinément bloqué sur le même chiffre, il n’enregistre aucun de mes passages, il ne me reconnaît pas.


           Papillon, j’essaie une fois encore de butiner. Il y a ces petites fleurs derrière la vitre, comme des mortes dans leurs cercueils, sagement alignées, et qui ne me voient pas, alors que je les vois, moi. Et je me demande, « Est-ce que pour les autres les choses se passent ainsi ? Est-ce que pour eux le compteur déroule normalement ses chiffres ? »
Sauf à me dire que ce serait moi le mort.
Ça doit être ça.




jeudi 30 janvier 2014

Ornières

           Éric Chevillard a écrit cela dans son journal L'Autofictif sur Internet : 

         « La pensée en roue libre retourne toujours à certains lieux du passé qui n’ont pourtant rien de bien remarquables et où nous n’avons pas souvenir avoir rien vécu non plus d’extraordinaire. Ce peut être un hall d’entrée, une allée, un bout de jardin ou de rue…, des endroits assez neutres, vaguement déprimants. Ce sont des ornières du chemin dans lesquelles inexplicablement notre pied est resté coincé, autant de tombes déjà où nous  semblons condamnés à demeurer enfouis éternellement. » 




           Aussi, moi-même, je me ressouviens de 807 lieux visités où j'ai désenchanté et cessé d'exister en me laissant aller à ma propre pente, en glissant sur les murs facebookiens à la recherche du temps que je ne retrouverai plus. J'apprends la vie des autres comme un poème en statuts et commentaires. 



mardi 28 janvier 2014

Diable au corps

             Cette nuit, frappé par de furieuses brûlures d’estomac, j’ai crié : « Si le Tabasco n’existait pas ! ». Des marins bourrés ne feraient pas tomber la foudre de leur brûle-gueule sur le bec d’un pauvre albatros venu reposer ses lourdes ailes sur le pont d’un rafiot de contrebande. Les inflammations hémorroïdaires ne nécessiteraient pas les bons soins de la « Préparation H » qui ne ferait pas éclore le souvenir d’une arme atomique à l’effet d’une bombe dans l’imaginaire collectif. De plus, cet orviétan ne ressemblerait pas à la dénomination savante d’un traitement pour psychotique — en association avec des décharges électriques — administré par le Dr Charcot, lors de ses longues nuits dans les couloirs de la Salpêtrière..

         Le piment irait tremper sa queue ailleurs qu’au sein d’une mignardise exhalant ses vapeurs propres à donner le rouge aux joues et le feu au corps — potion magique d’usage chez les satanistes pour cicatriser les ulcérations du palais, et autres aphtes térébrants qui se logent dans la cavité buccale —, sous le règne de la torture. L’estomac serait préservé du grand incendie, des lanières ignées de ce martinet, car partout où le piment passe, la digestion s'arrête, même l’herbe ne repousse plus sur les terres du milieu qui étendent leurs champs viscéraux entre le foie et le pancréas.

          Ainsi, l’haleine calcinée du diable quitterait le corps du sujet qui pourrait sucer des glaçons sans contrefaçon, car il est un garçon. En outre, les langues de vipère, les boutefeux, les propagateurs de discours fumeux, les défenseurs du dragon de Komodo et les amis du feu-follet disparaîtraient du globe sous un manteau de neige carbonique et les jets d’eau-de-vie d'une fontaine de jouvence ! Si le Tabasco n’existait pas, le peuple aurait des nuits plus calmes, du baume de cœur, des douceurs d’élixir à partager sous la couette.
 
         Le Tabasco ne purifie pas l’organisme, il envenime les sens.

lundi 27 janvier 2014

roman photo

















Discrète, l'agence de voyage était située en étage. Dans un appartement.



























Un message lui parvint, à la nuit tombée, l'enjoignant de se rendre rue Colonia.

 




























Une chambre avait été réservée, à son nom, dans un hôtel de standing. Etage non fumeur. Vue sur la mer.























Les vagues se creusaient et roulaient à ses pieds. 807 hésitations de désir lunaire, se surprit-il à penser. Putain, tempêta-t-il, ça leur vient d'où à ces gens-là cette manie-là?   


lundi 20 janvier 2014

Deux mensonges


           
           La guitare électrique orange que l’on voit en gros plan est une Gretsch, ce type de guitares qu'affectionnait Lou Reed à l'époque du Velvet Underground. C'est d’ailleurs sur une Gretsch qu'il joue Heroin. La guitare branchée directement sur la table de mixage, sans aucun effet. Moe Tucker s’en souvient encore. Elle n’entendait pas la guitare pendant l’enregistrement. En colère, elle arrête même de jouer avant la fin du morceau. Et c’est donc une Gretsch que fragarot met en photo sur son profil Twitter. Il voudrait nous faire croire qu’il possède une Gretsch comme feu Lou Reed qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Alors qu’il n’en a jamais eue entre les mains. La photo a été prise dans le Virgin Megastore des Quatre Temps à la Défense. fragarot est un menteur.


          

          Et la guitare folk, sur l’autre photo, il l’a bien entre les mains, non ? En effet. On pourrait croire à une Gibson J50. Mais c’est un leurre. La guitare de la photo est une copie améliorée de la Gibson. C’est une guitare française, une Maurice Dupont AJ30, produite à Cognac, où le bois ne sert pas qu’à faire vieillir l’alcool. Ceci dit, fragarot a aussi joué sur une Gibson J50, pour comparer. C’était à New York, dans le Guitar Center à deux pas de la Factory d’Andy Warhol, celle d’Union Square. Et on revient au Velvet, comme toujours avec fragarot.
           

          Le deuxième mensonge, c’est le nombre de tweets. Il est en réalité bien supérieur car fragarot a effacé des messages qui contenaient des infos trop personnelles, ou honteuses, ou des messages encore plus inutiles que les 807 restants. C’est dire.