mercredi 15 octobre 2014

le cadeau du train

   En montant dans le train, à 8 h 43 mn14 s, à Plutsch-sur-Seine, Léonard a l’estomac dans les talons et le moral dans les chaussettes. Impuissant à rectifier son histoire d’amour, si mal foutue en général qu’elle a mal fini, il entreprend le paquet de chips qu’il finit bien. Il a résolu un problème sur deux.

    À 8 h 47 mn 8 s, comme chaque fois qu’il prend ce train, c’est-à-dire souvent, il passe devant ce drôle de petit appartement perché en nid d’aigle au sommet d’un vieil immeuble, un parallélépipède presque carré exhibant une terrasse de surface équivalente avec vue panoramique sur le lancinant ballet des trains. On aperçoit, à travers les deux portes-fenêtres, les carreaux de derrière que la lumière traverse ; sans la vitesse du train, on aurait pu y observer des humains in vivo, et Léonard a souvent souhaité un ralentissement ou un arrêt imprévu pour espionner, quoique l’étrange habitation parût inhabitée. Aujourd’hui, surprise : il y a quelqu’un sur la terrasse.



    Léonard devine : incontestablement, l’homme fume une cigarette en regardant passer les trains comme les vaches regardent passer le temps. Ils ont fait l’amour jusqu’à 8 h 45 mn 23 s puis la femme s’est endormie. Le temps ne suspend pas son vol, le train ne siffle pas, le rossignol ne chante pas, un pigeon pose même son guano, pourtant l’instant est d’une beauté insurmontable. Le bonheur des autres ne fait pas le malheur de Léonard, au contraire, des trombes d’eau salées sortent enfin par ses yeux, libérant en son thorax un espace ( dont l’absence aurait fini par lui être fatale) afin que le cœur y batte et l’air y circule. Le train stoppe à la gare de Lyon à 8 h 56 mn 41 s. Il n’aura fallut que 807 secondes à notre héros pour jeter deux cailloux hors de sa chaussure.


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