samedi 18 janvier 2014

Gervaise Grismanveau


             Gervaise Grismanveau tressaillit quand la machine aux chiffres lumineux fit hurler sa sirène pour battre le rappel. Sept heures. Il était sept heures et comme chaque matin, il lui fallait se mettre sur son séant, poser le pied au sol, se lever, faire couler le café, grimper dans le bac de douche, mettre du bleu sur ses cils pour avoir l’air de quelque chose, sauter dans la robe noire et courir après le 807.
Gervaise Grismanveau était de ces bonnes femmes qui semblaient vivre la faim au ventre, ou le froid. Elle avançait en automate, sans conviction, portée par la foule et les obligations du quotidien. Elle marchait d’un pas précis, portait des souliers vernis et ne sortait jamais sans son parapluie. Elle était aimable, répondait aux sollicitations, faisait la conversation, souriait gentiment : on lui avait appris à être polie. Elle aurait bien hurlé parfois, mais ne se l’autorisait pas, détestant et enviant à la fois ceux qui parlaient sans filtre et riaient bruyamment, cherchaient querelle et traversaient au rouge. C’est peut-être cela, la liberté, pensait-elle.
Elle travaillait dans un petit supermarché de la rue Quincampoix. A l’heure dite, elle s’installait à sa caisse, la numéro 5, et toute la journée disait bonjour, tapotait sur les touches carrées et rangeait les pièces et les billets, les chèques et facturettes, au son de la machine enregistreuse.  


          Elle voyait passer de bonnes mères de famille, apprêtées et distinguées, et des hommes à chapeau, au visage carré, qui jamais ne la prendraient dans leurs bras. Ils portaient des attachés-cases et arpentaient les rayons d’un pas frénétique, attrapant au vol un sandwich-club et une orangeade en canette. Toujours pressés,  ils passaient à la caisse sans y penser, puis rejoignaient la rue, suivant attentivement le passage des voitures, regardant de droite et de gauche, le menton fier et levé, avec des gestes ostentatoires d’employés affairés, et attendus pour la réunion de service. Le soir, ils retrouvaient leur douce épouse sur le canapé du salon, et cinq têtes blondes adorables, dans un appartement cossu du Faubourg St Germain. La liberté, pour elle.  


            Assise à angle droit sur son tabouret de caisse, elle avait devant elle, de dos, un défilé de tignasses blondes ou rousses piquées de nœuds à pois et de papillons multicolores, qu’encadraient d’immenses créoles pleines de fanfreluches. Ses collègues en enfilade riaient haut et fort et se racontaient leurs conquêtes, leurs nuits agitées, leur vie entière en long, en large et en travers. Elles avaient toujours une œillade ou un mot gentil pour tel client dont elles tiraient quelque menue monnaie. Le patron les adorait : elles étaient ses poupées, ses rayons de soleil. En échange de compliments, elles l’autorisaient à loucher dans un décolleté, à effleurer une hanche, l’air de rien. Elles gloussaient, les coquettes, et s’amusaient à le provoquer en évoquant la soirée folle qui les attendait. « La liberté ! »,  s’écriait en silence celle qui jamais ne participait à ces scènes de liesse, et sur laquelle le regard ne s’attardait pas.


             Un soir de pluie, lasse, elle avança sur la chaussée malgré le camion qui arrivait par la droite, dans un coup de klaxon assourdissant. « C’est peut-être cela… », pensa-t-elle au moment du choc. Les badauds affluèrent. Il se fit une foule épaisse et affolée, il y eut des cris, des appels, des yeux béants. Pour la première fois, dans une flaque de sang rouge, Gervaise Grismanveau fit converger vers elle tous les regards. Il y eut, entre deux nuages, un sourire dans le ciel.                                                                                                                                                                                                

mercredi 8 janvier 2014

Es-tu là ??


              Dans la journée, le guéridon est relégué dans un coin du petit salon ou du grand cabinet. Recouvert d'un châle à impressions cachemire. Un châle de femme à longues franges. Le parquet, minces lattes acajou, craque à certaines heures de la journée, autour du crépuscule, sous les tapis. La maison est sombre, respirant l'hiver même en plein été, et isolée, balayée par les tempêtes, plantée dans une vallée où s'engouffrent des paquets de Manche venus en découdre avec un paysage minéral -dolmen, cimetière- et, non loin, la plage où, pendant les nuits de pleine lune, erre inlassablement un décapité à la recherche du repos éternel, croisant parfois une dame blanche infanticide ou une dame noire ancienne druidesse - racontent les habitants de ces lieux.
Pourtant, aux plus longs jours de l'été, le soleil ramène des rubans de lumière légère et dansante, brassant l'atmosphère et dessinant des ombres aux meubles, bibelots et tableaux. 
C'est cette maison qu'Hugo a choisi comme ancrage pour ses années d'exil à Jersey, elle a pour nom Marine-Terrace.    


               Des mains s'ouvrent et palpent le plat de la table, pouces contre pouces, auriculaires contre auriculaires, comme une guirlande d'antennes en éveil. Le cercle s'arrondit. Les yeux se ferment. Les souffles se retiennent. Toussotant, puis timbrant sa voix, quelqu'un dit alors : Esprit, es-tu là?  
Mais la table se tait. Le cérémonial se répète régulièrement depuis l'arrivée de Delphine de Girardin, prêtresse des "tables parlantes", mode qui déferle sur l'Europe. Mais, la table se tait toujours. Et les esprits commencent à se décourager. Les terriens, les jersiais, et, sans doute les autres aussi. On s'occupe, on visite l'île, Charles, François-Victor, les fils, et Auguste l'ami, perfectionnent leur art de la photographie, parfois guidés par Victor Hugo lui-même.  
Cependant, l'on persévère, et quelques jours avant le départ de Delphine pour le continent, une voix s'invite à la table. C'est elle, celle qu'on espère mais que personne n'ose nommer, celle qu'on devine : l'ange chéri du poète, Léopoldine. Un coup pour la lettre A, deux coups pour le B, et ainsi de suite pour les autres lettres de l'alphabet. Une pluie de coups s'abat sur la table. Le cercle spirite se met à croire. Hugo aussi. A corps perdu, pour certains. 
Le poète est toujours assis en retrait. Il a tous les talents, mais pas celui de médium. Il pose des questions, d'autres aussi en posent . Lui note, scrupuleusement. Le plus doué, le meilleur des médiums, c'est Charles, le fils. Et la ronde des esprits entame une danse qui va durer plusieurs années, dans laquelle se croiseront de très  grands fantômes, de Jésus à Mahomet en passant par Shakespeare, Napoléon 1er ou Eschyle. Chateaubriand viendra, depuis sa tombe malouine et voisine, répondre à Hugo : "La mer me parle de toi".  Parfois inquiet, Hugo se demandera s'il mourra en prophète ou en poète. Dans les années qui suivront ces temps spirites, il produira ses plus grands morceaux de poésie.  


              Cet épisode des "tables parlantes", Hugo l'a consigné en partie dans des cahiers. Des cahiers rouges. Aujourd'hui, deux d'entre eux appartiennent à la BNF. Des autres, aucune trace fiable.   Nous avons eu accès aux deux autres cahiers. Le papier a à peine jauni. Ouvrir les cahiers, c'est entendre la mer se fracasser aux rochers, c'est respirer un air soudain gros d'écume. Ils sont noircis de mots, des milliers de mots comme autant de contours d'un horizon encré, et de quelques lavis d'encre, détails de visages et, surtout, de paysages. Y sont portés les procès-verbaux des séances, s'enchaînant sans que la date soit toujours mentionnée. Puis, vers la fin, le style emphatique du poète se met à décliner pour aboutir à quelque chose de très dépouillé, questionnement au mot à mot, mot majuscule, bien sûr :  
Amour?? La table parle, bientôt hoquète : oui/non  
Mort?? La table répond : oui/non
Bientôt?? La table chuchote oui/non
Liberté? La table susurre oui/non
Ici, plusieurs lignes de points de suspension. Oui/non, ça ne veut rien dire, écrit Hugo. Puis, plus rien. Le poète ne sait plus que demander. A la toute dernière page, il a écrit :  "La table pleure" . Puis, des bribes d'un récit que nous avons reconstitué : 
L'eau au sol a commencé à monter, et quelqu'un a dit "ça sanglote quelque part, je sens, j'entends qu'une poitrine s'étreint et bientôt se meurt". Sans doute est-ce Charles qui a dit cela. Les femmes sont montées sur les chaises, protégeant leurs jupons, les hommes ont posé leurs chaussures sur la table, et ont relevé haut leurs pantalons. Le cercle spirite de Marine-Terrace vénérant l'idée de précision, quelqu'un est allé chercher un mètre en bois, et a annoncé : au sol, il y a 807 millimètres d'eau. Hugo a écrit "Ce sont des larmes, mais qui donc les a versées?"  Il semble que le guéridon ait tangué, comme s'il avait voulu disparaître, s'abîmer. Puis le niveau de l'eau a commencé à baisser, et bientôt la nuit est tombée, avec "l'abîme au-dessous, et l'abîme au-dessus" selon des mots du poète.  
807 millimètres, c'est presque la pluviométrie annuelle de l'île de Jersey.



                Ce qu'on sait précisément, c'est qu'après cet épisode "Larmes 807" -c'est ainsi que le poète l'a noté à la dernière ligne du cahier- Hugo a quitté Jersey pour Guernesey, du jour au lendemain. Il aurait été expulsé pour outrage à la Reine Victoria, obligé de partir, voire même aurait-il requis d'être expulsé pour des raisons politiques, mais nous savons que la vérité est ailleurs.   




dimanche 22 décembre 2013

Fin de série.



Les 807 me gonflent. 807 par ci, 807 par là 
807 rides à mon front, 
807 cordes à mon arc, 807 fils à ma patte,
807 cheveux dans ma soupe, 807 sucres dans ma tasse, 
807 roues à mon carrosse, 807 barreaux à ma prison.   
J’ai décidé de les recycler.


En 106
En 206
En 306 et même en 307 
En 403 (pas encore au musée, les 404 non plus j’espère)
En 806 (avant J.C. Bien malin qui trouvera.)
En 800 (après J.C. Question de rattrapage.)


Je pourrais allonger la liste. Mais on se  fatigue à force, on vieillit. 
D’autant, comme dit le poète,  qu’il en restera toujours un, 
et celui-là je ne vois vraiment pas comment le recycler. 
Le vieux Citron immatriculé 807 MOR 23 
(et oui, c’est la Creuse, alors creuse, fossoyeur) 
 aux rideaux  noirs et aux vitres teintées ?

























C'est mon fourgon mortuaire.


jeudi 19 décembre 2013

Bas les pattes


         « J'en ai marre, ras-le-bol de toutes ces pressions sur mon corps. Ras-le-bol, vous entendez ! Foutez-moi la paix. Laissez-moi tranquille. Barrez vous bande de salopards !!


          Ah c'est quoi ? Une boule anti-stress. Ah une boule anti-stress ?  Oui une boule anti-stress. C'est cool, montre. Et vas y que je te pressurise, que je te malaxe, que je te fasse rebondir 807 fois sur le sol, que je te l’écrase avec les pieds. Bas les pattes bandes de dégénérés ! Ça vous arrive de vous demander comment je vis cela ? Bande d’égoïste. Ras-le-bol de ce statut de Boule anti-stress. Stop la maltraitance. STOP.


        Je me sens comme une éponge. J'absorbe tous vos stress, vos malheurs. Avec vos mains sales. Oui vos mains sales, vous avez des mains sales. Puantes, malodorantes. Honte à vous. Mais arrêtez de vous lamenter sur votre sort bande de rats d'égouts. Soyez déjà content d'être en vie. Est-ce que vous méritez de vivre ? J'ai envie de dire non. Non, bande de clochard, de moins que rien, d’handicapés de l'existence. Moi, j'étais une boule anti-stress propre et clean au départ. J'étais bien dans mon emballage d'origine, toute droite sortie de l'usine. Et regardez maintenant comment je me porte ? Je me sens sale, déformée, dégoutante.


        Secouez-vous un peu bande de clébards. Et arrêtez de calmer vos angoisses sur mon corps ! Regardez ce que je porte sur la peau plutôt que de me maltraiter. Elle est là la clé. Cette carte du monde, regardez là. Contemplez-la. Regardez tous ces territoires à explorer plutôt que de vous lamenter sur vos vies minables, vos petits bobos du moment, petit train-train à deux balles. Hors de ma vie, oust. Partez. Allez, partez à la découverte du monde. »



lundi 9 décembre 2013

la dette


       Â quarante deux ans, je mène une existence de rêve. Je suis marié à une femme que j'aime et nous avons deux enfants adorables. Nous habitons une grande et belle maison située au 807 de la rue des églantines dans une banlieue chic proche de Paris. Récemment, l'achat d'un chiot nommé Hector n'a fait qu'accroître notre bonheur familial.

       Mardi dernier, quelque chose s'est passé. Il faisait beau et je suis rentré beaucoup plus tôt que d'habitude de mon travail. Horreur. J'ai découvert notre chien crucifié sur la porte d'entrée. Son dos était plaqué à mi-hauteur, les deux pattes avant en croix cloués par deux crochets en fer et celles de derrières suspendues dans le vide.


        Du sang coulait le long de la grande porte blanche. On aurait dit une toile du peintre Haskorwich dont j'avais vu les peintures abstraites dimanche dernier au musée. Le sang s'écoulait par terre et s'enfonçait sous le paillasson où était écrit Welcome. J'ai sortie mon smartphone de ma poche et ouvert l'application réveil. Je l'ai fait sonner à 17H30. La vie devait continuer, il ne fallait pas que j'oublie d'aller chercher les enfants à l'école tout à l'heure.


        La mort de mon chien avait quelque chose de prémonitoire. Tout allait trop bien jusque là. Je savais qu'un jour, je devrais rendre à la vie tout ce qu'elle m'a donné.




Louis Lascoin

mercredi 4 décembre 2013

Objets


               Cornaline se demande 807 fois par jour comment on fabrique les objets, tous les objets : tables, chaises, crayons, mais pas seulement : comment on fabrique l'eau, l'école, les arbres…


               CORNALINE — C'est où l'époque ?
               MOI — L'époque ?
 

               CORNALINE — Oui, l'époque où y'avait pas de voitures, c'est loin pour y aller ?


               Et nous marchons, d'usine désaffectée en usine délocalisée, dans les espaces vides d'un monde qui ne produit plus, ignorant d'où viennent les choses.


                Heureusement, il nous reste les écrans : 

CORNALINE — Oh non, ça pixellise encore… Les pauvres n'arrivent plus à danser. Ah, ça y est ça pique plus Célise ! 

mardi 3 décembre 2013

Dépression saisonnière

              Même si vous ne l’imaginez pas, l’automne approche, à grands pas, avec son cortège de feuilles mortes, de couronnes mortuaires, de pierres tombales, de spleen et autres dépressions saisonnières. Aussi, afin de vous redonner la joie de vivre pendant qu’il en est encore temps, je vous propose de lire ceci : « J’aime la vie ! », se dit-il avant de se trancher les veines avec un couteau de survie de marque suisse ; mais il ripa sur sa planche à découper et débita en 807 rondelles régulières une blatte qui passait par là.


                « J’aime la vie ! », se dit-il au moment de se pointer un révolver sur la tempe ; mais il glissa et la balle fila, par la fenêtre — parcourant quelque 807 mètres à vol d’oiseau —, pour se loger dans la tête de Yoyo, le canari d’à côté. « Funeste accident de chasse ! », pensèrent ses propriétaires. 


               « J’aime la vie ! », se dit-il en approchant deux doigts d’une prise de courant ; mais il fut précédé de quelque 807 nanosecondes par Nono, son lapin nain tout heureux d’avoir rongé la rallonge de l'halogène. Pas de pot le lapin. « J’aime la vie ! », se dit-il en tendant une main tremblante vers le tube de barbituriques ; mais il tomba de l'étagère à pharmacie pour répandre son contenu sur la moquette. Socrate, son chien fidèle, en 807 coups de langue, se chargea de nettoyer les dégâts, avant de s’écrouler, bave aux babines, raide comme une saillie ! 


               « J’aime la vie ! », se dit-il en traversant la baie vitrée ouverte de son salon à l’instant où sa corpulente voisine marchait péniblement jusqu’à sa porte, numéro 807. Elle mourut sur le coup — coup du lapin — servant de moelleux coussin d’air à son aimable voisin. Finalement, il se dit que ce n’était pas le meilleur jour pour partir. Il recommencerait demain. On ne sait jamais, avec un peu de chance les nombres lui seront favorables.

samedi 30 novembre 2013

Top tulle.


           807 : C’est…Embrssé. J’ai dit embarrassé. Avant je voulais dire que- La gêne. J’étais gêné. C’était avec une ortie la première fois. J’y repense souvent c’est plutôt normal non de vouloir remonter à ses origines de savoir ce que tout le monde sait confusément sans être sûr de quoi et pourtant en croyant que c’est là attendant  une occasion de remonter et de s’installer. Tout a commencé là, je crois…Il y a cinq ans, on m’a dit que je devais me lancer.  J’y repense mais- 


            Cela ne me gêne pas de parler de ça. J’ai compté les fois. J’ai essayé de parler plusieurs langues, de donner des rendez-vous, de me faire prendre en photo. Je me suis même décomposé. Il y a en a qui parlent de transformation. Non. Je n’y crois pas. J’étais là. J’attendais juste mon tour. 804, 805 et 806 peut-être, mais moi, je voulais parler, m’exprimer, choisir mon sujet de conversation. Etre au centre de-


            J’ai poussé au crime. Je susurrais des insanités. Je ne m’en serais jamais senti capable. On dit bien que c’est-Je ne m’en souviens plus très bien. Je ne suis pas sérieux…



            Qu’est-ce que j’ai dit déjà ? Qu’est-ce que je vous ai dit déjà ?

vendredi 29 novembre 2013

Quand la réalité s’invite

    Raymond Penblanc | Femme à la robe rouge

            
          Elle s’appelle Hélène, elle a pour mari Jean-Marc, pour fils Johan, pour fille Émilie et pour nom Lester, c’est encore gravé sur la plaque de cuivre. 


          Hélène Lester. Hélène Lester. Hélène Hélène Lester. Il s’amuse à répéter son nom, comme la mer à ressasser ses vagues. Une petite lumière est restée allumée en haut de l’escalier conduisant au jardin, oubliée sans doute car on ne saurait y voir un signe, un message codé. Ou alors, tel le petit œil rouge des églises, c’est qu’elle témoigne d’une présence, et qu’elle se tient là tout près, Hélène, Hélène Lester, accoudée à la nuit.




1ère mise en ligne et dernière modification le 22 juin 2013.
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dimanche 24 novembre 2013

Bascule

Le mousse se plaint des règles que l’on applique dans la maison : pas d’écran avant la fin du petit déjeuner, plus d’écran après 18 heures 30, tandis que des jurisprudences savamment négociées ponctuent l’entre deux. Mais cette fois c’en est trop, Arthur fomente une révolte. Pensez donc, c’est l’heure de lever le pied et il est en train de réorganiser son village. Son village ? Un village sur Clash of clans, un jeu de stratégie. Le but est de construire autour d’un tilleul une église, une épicerie, un cimetière, des latrines. C’est aussi attaquer les ressources des autres villages, créer un clan et beaucoup, beaucoup d’autres choses. Arthur me montre un dessin, c’est le plan de son niveau hameau, le temps presse, son truc est super, il est est à deux doigts de la catastrophe. Je le crois. - Je n’ai pas assez de remparts et de fortifications pour le protéger efficacement. On ne pourrait pas faire une exception ? Il est 18 heures 30, l’exode rural n’est décidément plus qu’un souvenir.

Je suis né à la Source, le matin ou le soir, plus personne ne le sait, ceux qui le savent sont morts. C’était au mois d’août, le 6 de l’année 1955, je n’en sais pas plus, c’est amplement suffisant. Nous recevons ce soir un faire-part qui nous réjouit, une petite cousine est née. Le père et la mère précisent l’heure et la minute, 8 heures 07, je fronce, comme s’ils savaient ce que naître veut dire. C’est tout un monde qui disparaît soudain, le travail de l’horloger, l’imprécision les roues dentées. Et je ne dispose d’aucun moyen pour me consoler et m’opposer à ce pathétique. Je n’aime pas ça, la naissance confine à un punctum.

Je regrette chaque jour davantage la disparition des baptêmes, des confirmations, des communions, des doubles naissances, des fondations et des refondations.


mercredi 20 novembre 2013

En tout cas, on l'espère.

En partant ce matin de novembre, il ne fait plus gaffe. Ni au trafic, ni à la trouée de soleil, ni à son rêve où le monde était perdu.




Il traverse le boulevard des Maréchaux en courant, le tram arrive dans un grincement assourdi.




Au café des sports, il avale le même café trop serré qu'hier et qu'avant hier. Exceptionnellement il demande un verre d'eau et vous savez quelle heure il est ? - Huit heure sept minute très exactement, chuinte la patronne aux yeux cernés.







Il dessert son écharpe grise et déboutonne le premier bouton de sa veste avant de s'élancer dans la rue animée.




jeudi 14 novembre 2013

2074



               
              À l’origine, la tortue était sphérique. Elle formait même un globe autonome et suffisant qui en tout point tournait le dos à la Terre.
Éric Chevillard (6.11.13)


            La tortue lutte toujours pour se faire entendre, même entre les mains musicales d’un fin luthier — amateur de Ginger ale et de bowling —, qui lui plante deux doigts dans les narines, avant de la lancer sur la piste au lièvre. Strike ! La tortue a dézingué deux gardiens anglais de la paix dressés devant Buckingham Palace. Deux bobbies — qui ont vu que la bête avait fait bobo aux bons soldats — tentent de la saisir par la carapace, aussi glissante que les piquants d’un hérisson tissé au crochet sur une tapisserie d’Aubusson. Résultat, elle a réussi à se faire la malle en passant sous le ventre enfumé d’un taxi londonien. Puis, elle a roulé, a divinis*, dans les avenues pentues de San Francisco, car, fluctibus opes*, et là voilà sur le sable chaud, sa centenaire carcasse dévorant des yeux les eaux bleues de l’océan. Ah ! L’instinct ! Elle brasse à s’en rompre les pattes ; en fait, elle creuse un bout de plage, afin d'y déposer ses œufs précieux qui, au grand jamais — parole de scaphandrier —, ne serviront pas de boules pour une bachique partie de pétanque sur la côte marseillaise, au milieu des tièdes bouffées de pastis.



       Son devoir accompli, la tortue tourne le dos à la terre pour couler à pic au sein du Pacifique, loin des jeux de main de ces vilains humains…


*A divinis « Hors des choses divines. »
*A fluctibus opes « La richesse vient de la mer. »

lundi 11 novembre 2013

Strip-tease.

               Comme elle prétendait posséder le secret de la vie bien enfoui dans le fond de son cœur,  je décidai de la déshabiller. De la déshabiller tout entière. 



                La sachant frileuse, je ne m’étonnai pas de la trouver emmitouflée sous trois manteaux fourrés. Je ne m’attardai pas à identifier quels animaux sauvages détenaient autrefois ces fourrures. J’étais trop désireux d’enlever le reste afin de parvenir le plus rapidement possible à la révélation espérée. Une dizaine de pulls de plus en plus fins se succédèrent. Comment faisait-elle pour supporter tout ça ? Suivirent autant de chemisiers encore plus fins (je comptais toujours, tout en commençant à m’impatienter.) Ce qui ne semblait pas être son cas. Sa patience avait beau confiner à la passivité, je m’efforçai de prendre exemple sur elle. 



                 Quand j’atteignis sa peau, force me fut de constater qu’elle était  fagotée comme un oignon, que j’entrepris d’éplucher aussitôt, surpris de ne pas mettre à jour le réseau arachnéen des nerfs et des vaisseaux, encore moins de voir affluer  le sang. Car elle ne saignait pas. C’était sûrement ça, son secret. Je continuai à l’éplucher consciencieusement, comme si je feuilletais les pages d’un livre. Peau après peau, page après page, j’agissais tel un somnambule, je ne la voyais même plus. Tout était si simple, si facile,  les peaux se décollaient toutes seules. A la huit cent septième 





elle avaitdisparu.



mercredi 6 novembre 2013

Le silence de 807 vagues



             Le fracas mécanique des vagues lui détraque le système. La soif le possède. Olivier part sur la gauche. Essuie le rideau acide qui dégringole sur ses yeux. Encore une étendue blanche, intacte à traverser. La chaleur de 807 grains de sable s’imprime sous ses pieds. L’homme sort une paire de ray ban de sa besace, la cale sur son nez, avance en direction des dunes lointaines. Rejoindre sa caisse et se barrer de cette foutue plage. Sa gorge est desséchée. Et ces putains de vagues qui n’arrêtent pas de se fracasser. A trois cent mètres devant, une tache sombre. Un peu vouté, l’homme avance jusqu’à distinguer une silhouette accroupie… près de quoi ? 


            Comme un corbeau immobile sur une tige noire, un robinet. Olivier allonge le pas, trébuche, se redresse tout en accélérant, personne ne lui a parlé de ce point d’eau, il déglutit, il va s’élancer pour courir…Un robinet. 


            La silhouette se tourne lentement, une face sombre, deux yeux qui le regardent durement, un sourire en biais qui lui rappelle quelqu’un…Le pêcheur croisé il y a plus de trois jours, à la sortie du village. Qui a craché à coté de lui en marmonnant une phrase incompréhensible. Le pêcheur se lève devant le robinet, tête baissée, regard opaque qui défie, noirceur qui s’enfonce dans son crâne desséché. L’homme s’arrête. Serre les poings. Pourquoi l’autre fouille dans sa djellaba ? Et en sort un couteau. Les rayons du soleil convergent en bloc sur la lame d’acier, insupportable l’éclat qui rebondit. L’horizon s’efface. La main de l’homme tâtonne dans la besace, agrippe le revolver, jamais eu aussi soif, à vingt mètres viser l’autre dans l’éblouissement. 


           Appuyer sur la gâchette brûlante, la déflagration fait enfin taire les vagues, appuyer encore, encore, le silence résonne l’autre s’effondre mollement sous le robinet, gros sac sombre jusqu'où une goutte étire sa verticalité. Minuscule miroir éphémère où tremble sa face écarlate.



mardi 5 novembre 2013

La folle. (Chaim Soutine)



             Dans mon corps cette femme voutée, la courbure de son dos collée à la mienne, et son cou rentré, absent, sa tête posée directement sur les épaules. Dans mon corps, son corps tassé sur lui-même, son corps replié, faisant tout pour ne pas être vu, caché, dissimulé dans un vêtement informe et lâche, un corps qui voudrait disparaître, comme aspiré de l’intérieur, au niveau du sternum, un vide qui vous emporte et vous dissout.


          Dans ce corps le visage est absent, même si on ne voit que lui tans sa peau est blanche, ses yeux immenses, sa bouche rouge, un corps au regard vide, tourné vers le bas, un corps tout en dedans, dedans du mien, dedans du sien.



          Et les mains pliées, doigts recourbés sur le vide du dessous, cuisses et genoux gommés sous le bleu de la robe, massives mains d’hommes sur ce corps de femme, pendantes et molles, mollusques mains inutiles et douces, qui ne saisissent rien sinon les 807 motifs du désespoir.

dimanche 3 novembre 2013

Intermède d’automne


        La saison de la chasse, ça a déjà commencé ? 


        Le vieux avait enregistré vingt ans de l’émission Des chiffres et des lettres.  Collection de vidéocassettes comme on en fait plus. Étiquetées, toutes, et tapissant du sol au plafond le couloir du vieux terrier. Nimbé de la lumière bleutée de l’écran télé, capté par le direct de son émission, il se redressait dans son canapé, comptant sur ses doigts et sur ses phalanges, se pourléchant afin de s’aider au résultat : plus, plus plus, moins, plus encore, moins moins, plus plus. Comme s’il braconnait dans la forêt des nombres. Soit cinquante plus un multiplié par huit multiplié par deux auquel on soustrait neuf, et voilà qu’il obtient 807, vous me suivez ??  


          Je déteste le mot kyrielle. Plein de gens l’emploient. Dans mon imaginaire, mon petit dico  personnel, certains mots viennent se prendre dans mes cheveux en hurlant à bas bruit. À cet endroit-là, là où ça vient vriller mon tympan, kyrielle côtoie crécelle, querelle à gauche et Kiri -le clown- à droite, bretelle n’est pas très loin dans l’arborescence, mais pas au même étage. Rien, à première vue, pour sauver ce mot-là, plutôt l’engloutir dans les eaux sombres. Hallali !


          Le vieux, oui, me suivait, il me devançait même. Qu’est-ce qu’il pouvait bien aller foutre dans les chemins des 807 ? Il savait pas que c’était un territoire libéré ? Chasse gardée où ne pénètrent que quelques allumés du clavier, ou des Camillophiles historiques ?? Je ne parle que de ce que je connais, hein. Les pères fondateurs, les histoires de brins d’herbe ou d’orties, on me les a pas présentés. 
Pour revenir au vieux, y’a des gens qui n’ont idée de rien. Et quand je dis rien, c’est tellement rien de rien que... On n’a pas le temps de regretter. On s’exécute, et voilà. 
Le compte est bon : un vieux, mort d’avoir trouvé 
Le calcul mental peut tuer 
Les manchettes des journaux battant au vent et aux devantures des kiosques s’étalaient. Criblé de balles, le vieux –le journaliste ne mentionnait même pas le nombre de balles, tout d’un coup, un peu frileux, un peu superstitieux, il envoyait au front le stagiaire qui, lui, osait parler de chevrotine, de gibier, même de gibier à peau…  
Maintenant c’était les lettres-voyelles-consonnes, et je vous jure que le vieux rabattait à tout va et venait de trouver huit lettres, et que le mot qu’il ânonnait, c’était  k-y-r-i-e-l-l-e. 
Y’a des signes qui trompent pas.  
P’pa, j’ai dit, ton dîner, tu te le feras chauffer tout seul, ça me gave. Garde-toi un peu de neurones pour quand tu seras très vieux. Et j’ai claqué la porte tellement fort que le vieux a sursauté, je suis sûre qu’il a sursauté. 





mardi 29 octobre 2013

Pigeon ?

En tout cas le nid de poule précède l'omelette.
(Éric Chevillard - 26.10.2013)
 

          J’ai visé un premier pigeon... et j’ai tiré ! Un deuxième... et j'ai tiré encore ! J’avais froid... faim, et je voyais tout en noir. J’étais seul… Puis en regardant ma montre, j’ai compris. Un peu comme si j’avais un don de double vue. Eh bien ! Les pigeons n’étaient pas des sortes de volatiles gris, mais des hommes — mes chefs de production. (Ça me fait rire, maintenant !) C’est vrai qu’ils ressemblaient tous les deux à des pingouins dans leur costume sombre.

                 
        J’ai encore marché, longtemps, dans la rue, vraiment très longtemps. À un moment, j’ai levé la tête vers le ciel : il avait disparu. Alors, j’ai couru comme un dingue ! Je faisais sûrement un cauchemar : les cadres n’avaient pas pu me foutre à la porte après vingt ans de bons et loyaux services.



          Quelle crise ? L’année dernière, pendant son discours devant tout le personnel, le Directeur nous avait expliqué que notre boîte « c’est du roc, du solide ! » Sa voix résonne encore dans ma tête lourde. Merde ! Voilà  807 poulets, mais je ne veux plus tirer ; et puis, ce ne sont pas des poulets, mais des flics. Ils me menottent et me mettent en cage. J’ai froid... faim, et je vois tout en noir...