mercredi 7 décembre 2011

Tête de nœud

Il fait soleil, sur cette île, forcément. La mer est si bleue, les rochers du Vieux Port si rouges que les vagues s’y fracassent violettes au pied de la falaise. À l’horizon, des scintillements de feu, des voiles blanches et minuscules d’esquifs, qui se rapprochent, nombreuses, et les plus jeunes distinguent le miroitement d’armes, piques, et boucliers, au-dessus des bastingages. On n’en mène pas large sur le parvis de l’église où clignent des yeux les femmes, les vieillards, les prêtres. Car les diables, sur les bateaux, ont l’éclat sombre des chaudrons qui ont trop vu la flamme, leurs yeux sont cruels, leurs fronts arrogants sous le mouchoir noué en bandeau qui retient leurs cheveux noirs et frisés, entortillés sur eux-mêmes comme vipéreaux de printemps. On ne les a jamais vus, pourtant, on le sait, parce qu’ils ont attaqué l’île plus au nord l’année précédente. Ils y auraient aussi perdu des milliers des leurs, massacrés sans pitié mais cela, doit-on y croire ? À midi, les chevriers qui se sont relayés les nouvelles avec les guetteurs d’autres villages déboulent des hauteurs, affirment qu’une autre flotte s’est amassée, celle du connétable de l’Empereur, un certain Burchard, qu’il y aura bientôt bataille navale. Quand le soleil se couche, dans son orgie habituelle de pourpre et de sang, on respire, car les premiers noyés qui flottent jusqu’au Vieux Port, pieds devant, dans les vagues aussi rouges à présent que les rochers, ont la couleur des vieux chaudrons, et un mouchoir blanc flotte à leur traîne. Toute la nuit, les détrousseurs de cadavres se battent pour dénouer de leurs cous de petites mains de métal, parfois d’argent, que ces Infidèles portent en lieu de crucifix. Le lendemain, on tire sur le sable les coques défoncées de treize de leurs navires coulés par le fond, pas moins. Ah il te leur a bien a enfoncé le bandeau sur la tête, le Burchard, ah il leur a bien fait baisser les yeux ! On loue Charles le Magne, on fait la fête. On ne sait pas que dans deux ans, anno Domini 809, les Maures reviendront en Corse, prendront l’île, ne laisseront de vivants, hasard, paresse ou superstition, que l’évêque et deux ou trois vieux dans tout le bourg d’Aléria.


1 commentaire:

  1. Il s'en passait des choses en 807, du temps où les maures et la mer montaient jusques au port...
    Beau récit, Magali.

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