mercredi 15 octobre 2014

le cadeau du train

   En montant dans le train, à 8 h 43 mn14 s, à Plutsch-sur-Seine, Léonard a l’estomac dans les talons et le moral dans les chaussettes. Impuissant à rectifier son histoire d’amour, si mal foutue en général qu’elle a mal fini, il entreprend le paquet de chips qu’il finit bien. Il a résolu un problème sur deux.

    À 8 h 47 mn 8 s, comme chaque fois qu’il prend ce train, c’est-à-dire souvent, il passe devant ce drôle de petit appartement perché en nid d’aigle au sommet d’un vieil immeuble, un parallélépipède presque carré exhibant une terrasse de surface équivalente avec vue panoramique sur le lancinant ballet des trains. On aperçoit, à travers les deux portes-fenêtres, les carreaux de derrière que la lumière traverse ; sans la vitesse du train, on aurait pu y observer des humains in vivo, et Léonard a souvent souhaité un ralentissement ou un arrêt imprévu pour espionner, quoique l’étrange habitation parût inhabitée. Aujourd’hui, surprise : il y a quelqu’un sur la terrasse.



    Léonard devine : incontestablement, l’homme fume une cigarette en regardant passer les trains comme les vaches regardent passer le temps. Ils ont fait l’amour jusqu’à 8 h 45 mn 23 s puis la femme s’est endormie. Le temps ne suspend pas son vol, le train ne siffle pas, le rossignol ne chante pas, un pigeon pose même son guano, pourtant l’instant est d’une beauté insurmontable. Le bonheur des autres ne fait pas le malheur de Léonard, au contraire, des trombes d’eau salées sortent enfin par ses yeux, libérant en son thorax un espace ( dont l’absence aurait fini par lui être fatale) afin que le cœur y batte et l’air y circule. Le train stoppe à la gare de Lyon à 8 h 56 mn 41 s. Il n’aura fallut que 807 secondes à notre héros pour jeter deux cailloux hors de sa chaussure.


samedi 11 octobre 2014

Au pied de la lettre.

   Délicatement il détacha un caddie et se dirigea vers la lumière. L'hypermarché rutilait pour la rentrée des écoliers, il se dirigea sans même lever le nez au rayon jardinerie et engrais. Dans sa poche, la précieuse liste palpitait des promesses à venir qui ne demanderaient aucune aide à la bouillie bordelaise. La récolte de raisins n'était pas gagnée.
- Je peux vous aider ? la jeune vendeuse, devant une gondole gorgée d'hortensias en pot bleus et mauves, distribuait des prospectus pour des sécateurs. Il saisit un papier en évitant son regard.




    La notion de relation d'aide n'est simple à envisager, c'est à dire, pour chacun d'entre nous, à concrétiser : quelle est l'aide que j'attends ? quelle est l'aide que je suis prêt à recevoir ? comment  je ressens l'aide que l'autre est prêt à m'accorder ? est-ce que je la perçois ? Il était prêt à recevoir un peu de la jeune femme, mais surement pas ce qu'elle était prête à donner.
807 prospectus à distribuer..., se disait-elle, et après cette journée de merde s'achève enfin. 



    Il se retourna et revint vers elle en lui tendant le papier.
- Vous pourriez me rendre un service, Mademoiselle ? On m'a confié une liste d'achat, mais je ne comprends pas tout, vous pourriez m'aider ?
- C'est pour quoi faire ?
- C'est pour fabriquer un bombe.



    Une nuée de cendres descendait doucement au-dessus des décombres. La jeune femme avait été efficace et l'avait aidé à construire son avenir : un avenir désormais sans hypermarché à visiter tous les samedis pour faire les courses du week end, sans voyage quotidien transporté dans des tunnels de béton pour se rendre à un boulot sans plante, sans sourire et sans jeune collaboratrice compréhensive et ouverte aux projets.
Elle n'avait pas pris sa réponse au pied de la lettre, quelle erreur, quelle stupidité, sa dernière erreur heureusement.

mercredi 8 octobre 2014

Dans ma tête c’était le Furby



     J’entendais encore les bruits sur le palier, portes qui claquent, locataires qui s’interpellent. Des gosses piaillaient dans l’appartement d’à côté. Il était minuit moins cinq. Je m’en souviens parce que j’avais quitté Carlos à moins le quart et qu’il me fallait dix minutes pour parcourir les huit cent sept mètres qui séparent sa piaule de la mienne, et grimper l’escalier dégueulasse boycotté par la gardienne, depuis le jour où elle avait cessé de lessiver les marches
Ce jour, j’en ai des frissons dans le dos, les poils qui se redressent sur les bras rien que d’y penser. Je sens encore la boue qui me colle aux semelles, sonorité spongieuse de cloaque.
La musique hurlait à travers la porte. Un truc de heavy metal. Le chanteur devait exorciser sa peur pour crier comme ça.
J’ai poussé la porte de l’épaule parce que je n’ose plus toucher la poignée sans penser à la grande inondation et je l’ai vu tout de suite, là, devant moi. Vingt centimètres, guère plus, une masse de poils gris avec un bec jaune, un genre de sphère hirsute d’où dépassaient deux oreilles mobiles qui s’agitaient dans tous les sens.
 
     J’aurais voulu me dissoudre dans le Grand Tout. Je jure que ça n’a pas duré. La pensée m’a traversée comme l’avion traverse le nuage. J’ai relevé le menton l’air bravache mais j’ai pissé dans ma culotte.
Il a cligné ses deux yeux froids et dans ses pupilles a surgi l’image d’un écran d’ordinateur.
J’ai ricané pour me donner une contenance. Je ne sais toujours pas s’il est capable de pensées ou piloté à distance par Eux. Le menton trop haut, je lui ai crié que j’étais venue pour la porte. Oh, mon Dieu, j’aurai tant voulu me dissoudre. Il a fermé à nouveau ses paupières de plastique sur ses globes inertes sans rien dire.

     La musique s’était tue. Le type avait arrêté de beugler sa race. Je distinguais ses traits maintenant. Il était maculé de cendres, des coulures scarifiaient son visage découpé par la balafre d’un sourire trop grand. On lui avait élargi la bouche d’un coup de peinture rouge sang.
J’ai redit ce que chacun doit dire dans cette situation :
- La porte. Ouvrez-moi la porte, la digue va céder.
Le chanteur a tiré une plainte de sa gratte. J’ai eu un haut-le-corps. C’était le bruit de la presse quand la benne se goinfre les miasmes du monde.
Plus bas j’ai supplié :
- La porte, il faut l’ouvrir. Venise va être submergée, laissez-moi passer de l’autre côté.
Alors la chose a couiné : « Cathy I love you » et je me suis réveillée.

     Au pied du lit, mon Furby chantonnait une chanson d’AC/DC. La bignole tapait à la porte comme une sourde en hurlant que le palier était dégueulasse. J’ai foutu ma tête sous mon coussin, mais j’ai vu mon Furby se tourner vers moi, son bec jaune s’est ouvert et il a dit : « Venise n’existe plus ». J’ai sorti ma tête et il a répété : « Venise a été engloutie ». C’est alors que j’ai entendu l’eau…


lundi 6 octobre 2014

ni celui-là




    Si ce n'est une nouvelle dégringolade de température, elles comptent rejoindre l'avion avant l'aube. Depuis que le vin dans la bouteille a gelé, elles consultent à tout instant leur thermomètre de poche sur le chemin de l'aérodrome. Parsemé de poussières gelées, le vent souffle avec plus de force, son crépitement râpeux est brusquement recouvert par un cri.
- Halte ! Qui va là ?


    807 corps allongés sur la neige. Lueur de désespoir. Lueur bleutée des phares de l'avion perçant la brume. Brume morbide dans mes neurones. C'était moi cette voix ? Je crois que je perds la boule à neige. Je m'approche d'une des réprouvées, m'agenouille, soulève la capuche qui recouvre ses yeux. Happé parle vide, j'entends son regard salé me dévaster. Mais, ce ne serait pas elle ? Si, je la reconnais ! Mon sang coule sur la peau jaunie qui a bercé mon enfance, je la rejoins ; elles ne prendront pas l'avion avant l'aube en fin de compte.



    Une lueur orangée émerge de la chape nocturne. L'aurore transperce tant bien que mal les nuages d'orage, dialoguant avec les éclairs qui déchirent le lointain. Une silhouette vient vers nous. C'est une personne plus grande que la moyenne, portant visiblement un képi, une parka et une démarche assurée. Comment a-t-elle su que c'est ici que ça s'était passé ? Soudain je comprends tout : quel idiot ai-je fait ! Je n'aurais jamais dû utiliser la radio. Le canon d'un fusil braqué sur moi : je suis le 808e.


    J'étais déjà frigorifié, une glaciation épuisante transperce mes pieds, mes mains, ma respiration gèle mes poumons. Une forte odeur de poudre : on m'enfonce l'engin du diable jusqu'à la glotte. Ma main se lève, remue, elle comprend que je suis prêt à avouer et retire l'arme. Syllabe après syllabe, j'expire le sens des mots qui m'ôtent le sang au fil de mes soupirs.

samedi 4 octobre 2014

Tandem

     Ils sont allongés côte à côte sur une couverture blanche, à l'ombre d'un olivier au tronc duquel est appuyé un tandem. Il lit, étendu sur le dos, chemise de lin blanc et bermuda beige, chapeau de paille sur la tête, une main sur le ventre, l'autre tenant le livre. Elle, allongée sur le ventre, robe de coton blanc, chapeau de paille posé près d'elle, consulte un agenda. A leur gauche un panier garni de fleurs des champs, une baguette, et un bol blanc rempli de tomates rouges. Trois coussins vert pâle complètent le tableau.


    Elle l'interroge, chéri, tu lis quoi, tu n'as qu'à regarder, non merci, 807 pages, très peu pour moi, on fait quoi le 10 septembre ? J'en sais rien, pourquoi, c'est les dix ans de mariage des Dumont, t'as vu leur tronche, dix ans de malheur, oui. 


    "Aie !"
"Qu'est-ce qu'il y a encore ?"
"Une guêpe m'a piquée ! C'est tes fichues tomates, là, ça les attire"
"Tu crois pas pas que c'est plutôt tes fleurs à la con qui seront fanées avant qu'on soit rentrés ?"
"J'en sais rien, je veux rentrer "
"Eh bien rentre seule, alors !"
"Tu as oublié qu'on a loué un tandem ?"



    Deux semaines plus tard, à l'anniversaire de mariage des Dumont : "Et ça c'est la photo de notre pique-nique en Provence, nous avions loué un tandem, dommage, Isabelle s'est fait piquer par une guêpe, je n'ai pas voulu rentrer, elle a fait une allergie et s'est retrouvée à l’hôpital d'Aix. On va bientôt divorcer. Vous viendrez à notre fête ?"

jeudi 2 octobre 2014

l'endroit parfait

      Ils s'étaient lancé le défi de trouver l'endroit parfait pour pique-niquer.

   Ils avaient roulé jusqu'à la plage mais 807 grains de sable s'étaient immiscés dans leurs yeux, leurs oreilles. Ils avaient pédalé jusque dans la forêt mais 807 ronces et épines avaient griffé leurs mains, leurs mollets.


    Ils avaient alors continué sans s'affoler, batifolant, et avaient découvert cette clairière où l'ombre est douce et l'herbe molletonnée.




lundi 29 septembre 2014

Toi, énigme de nos passés, soit maudite pour toutes les traces que tu as effacées....

     D'un talon sûr, elle écrasa la clef USB dont la frêle coque de plastique se disséqua sur le bitume dans un crissement bref. La femme voûtée allait enfin devenir elle-même. 
Toi, promesse d'un lendemain qui s'éclaircit, promets-moi de m'aider dans la transformation.... 
Elle sourit et entra dans un salon de beauté.
- Une couleur ? Avec ça ? Avec la belle nature de cheveux que vous avez ? Vous êtes sûre ? Vous préférez pas un petit balayage plutôt ? Il y a plein de tendances arty pop qui sont sorties et qu'on peut réaliser sur n'importe quelle chevelure !- Je préfèrerais quelque chose de classique, et surtout, que vous effaciez mes cheveux blancs. 

    Elle marchait bien droite, légère, souriante, ses cheveux désormais courts et blonds éclairant le visage détendu d'une femme sans passé lourd puisqu'on l'avait écrasé. Elle bifurqua pour traverser, rejoignant la rue Visconti, elle allait enfin pouvoir lui dire.

    Assis à son bureau, le regard hypnotisé par l'écran de l'ordinateur, il n'entendit d'abord pas la petite voix insistante :
- Papa, y'a une dame à la porte qui veut te parler. 


    Elle entra, il plissa légèrement les yeux - est-ce qu'on peut tout dire à l'homme qu'on aime ? est-ce qu'on peut tout faire à la femme qu'on quitte ? est-ce que les enfants gardent trace indélébile des amours qui s'exaspèrent et s'émerveillent et dont ils sont le fruit ? - et l'enfant, qui suçotait nonchalant une oreille de lapin en peluche qu'il tenait dans une main, de l'autre se saisit tranquille du bras de la dame pour qu'il vienne se reposer sur l'épaule de son Papa. Elle retint son souffle, 807 instants scintillaient dans son cœur.

- Bonjour, Jacques. 
Il ne la reconnaît pas dans l'instant, puis ça lui revient, il voulait trouver les mots, mais rien, rien, pas un seul.


vendredi 26 septembre 2014

Mille regrets.



Des mille regrets, le premier est le plus difficile à supporter, car c’est une part de soi qui s’en va. Le deuxième ne l’est pas moins, le troisième non plus. On ne parlera pas du quatrième, ni du cinquième, ni du sixième, ni du septième, on passera sur le huitième, sur le neuvième, sur le dixième. A partir du trentième on se sentira mieux, on commence à s’habituer.

Au centième on est devenu stoïque. Au deux-centième on est blindé, à croire que les regrets n’existent plus, qu’ils nous glissent dessus comme la brise du soir. Ou alors, c’est qu’on est devenu insensible, qu’on pourrait continuer comme ça jusqu’à mille, sans réagir.


Éprouver mille regrets dans la vie d’un chêne, à mesure que tombent ses feuilles, est dans l’ordre naturel des choses. D’autant que ça se renouvelle chaque automne. Rien à voir avec les coups de hache. Au huit-cent-septième on se retrouve couché au sol, débité en tranches, anéanti. Sans même le secours des larmes pour se consoler. 


mercredi 24 septembre 2014

fragment

Elle détourna à peine son regard de la glace et plongea ses pensées sur le carrelage blanc au-dessus du lavabo. Déjà gamine elle s’évadait dans la salle de bain, seul endroit de la maison où on lui foutait la paix. Elle avait rencontré le type au Terminus de la gare de Lyon, pas vraiment son genre mais gentil, elle n’avait pas pris son train. Ce matin, il ne restait de l’homme qu’une douceâtre odeur de sperme. Cécile sourit, c’était toujours la même histoire, son corps long et androgyne plaisait aux amants occasionnels.

807 jours qu’elle n’avait plus de nouvelle de Franck. Dans son souvenir, il continuait à ressembler à l’homme avec qui on a envie d’avoir des gosses et tout le tralala. Seulement voilà, il s’était barré avec une autre, pas vraiment jolie mais la classe, une méchante claque qu’elle s’était prise.

La vie avait été plutôt clémente avec elle, si elle avait manqué parfois d’un peu d’argent sa famille avait toujours répondu présent en échange d’un peu de temps passé ensemble. Donnant, donnant, n’est-ce pas ainsi que les choses fonctionnent ?

Dans le wagon qui la ramenait à Rouen, un couple la cinquantaine riait entre deux baisers impudiques, elle n’osait pas les regarder, la gêne ou un truc qui y ressemble. Elle alla se réfugier dans les toilettes. Assise sur la cuvette, bercée par le roulis, elle ouvrit son opinel. Le reflet que lui renvoyait la glace abimée n’était plus elle, elle, elle flottait au dessus d’un lac de sang. 

lundi 22 septembre 2014

détritus

     Lorsque nous arrivons dans une ville, ma sœur et moi, il y a un endroit qu’il nous faut absolument visiter : la décharge municipale. Cela date de notre enfance passée chez ma grand-mère. Derrière sa maison, au lieu d’un jardin, à travers le grillage, se trouvait un terrain vague. Les gens venaient s’y retrouver et avaient pris l’habitude d’y déposer leurs détritus. De la fenêtre de la cuisine, on les voyait défiler les bras tendus, chargés de sacs boursouflés, comme des gymnastes aux anneaux. Dès qu’ils étaient partis, on se précipitait dehors : une moisson de poupées énucléées, peluches démembrées et autres objets en fin de course sous une couche de limon alimentaire nous attendaient.

    Vingt ans plus tard, nous perpétuons cette coutume. Nous ne nous voyons pas le reste de l’année. Mais une fois par an, nous choisissions une ville dont nous avons entendu parler de la décharge, un genre de du bouche à oreille entre déchargeurs.


    Ce mois de février-là, nous sommes tombés sur une décharge avec un cimetière pour portable. J’en ai vu une colline, à vue d’œil, peut-être 807. On s’est précipité au sommet pour en dévaler les pentes. Il y en avait un qui n’était pas éteint : cette photo était affichée :








samedi 20 septembre 2014

huit cent sept volutes

Anne entre dans ce lieu sombre pour reposer son corps : elle a marché pendant des heures à travers la ville.

Istanbul – la ville aux mille facettes et couleurs – l'avait conquise dès le premier regard.

Anne s'allonge sur un lit pourpre pour déguster ces douceurs orientales qui fondent sous le palais.
Anne fume son narguilé aux 807 volutes bleutées.



jeudi 18 septembre 2014

numéro logique


    Marie aime Joseph. Ils sont tous deux sans un. Sans un sou, s’entend. Il se met en quatre pour elle, mais elle, elle en voudrait trois fois plus.


    Un jour l’un, ou plus exactement l’une, des deux sent un troisième qui s’approche. « Nous nous multiplions, nous nous multiplions, nous nous multiplions ! » hurle de joie Joseph. Marie devine la division de l’Un qu’ils étaient à deux par le petit être à quatre pattes qui arrive à grand pas.


    Et voilà, en moins de deux, sans un regret pour l’unité familiale, l’enfant grandit et complique la vie de tout le monde, mais alors, pas qu’un peu. Monsieur devient trinité et se répand aux quatre coins de la terre.


    La secte qu’il a fondée, sur une histoire de sang un peu abusive, trouva deux concurrentes, puis il y eu des schismes, au moins quatre. On lui bâtit des palais au fronton desquels on écrivit ces signes compréhensibles seulement des initiés :

mardi 16 septembre 2014

le Tartux


      
      Voilà, c'est cette dernière chute de glace qui termine cette histoire ; entre nous j'en avais un peu marre de tous ces jobards. Ils voulaient à tout prix rejoindre le versant Est, je les ai embarqués tellement plus loin. Quelle chance de Bidard ils ont eu un temps pareil au mois de décembre ; j'ai cru qu'ils allaient jamais dévisser. Heureusement, j'ai chopé le sac à dos de Max, y a sûrement le Tartux dedans. En tout cas, ils avaient l'air suffisamment inquiet pour me suivre au bout du monde, c'est le principal.                                   

      Le Tartux, vous vous demandez ce que c'est, vous avez raison, rares sont ceux qui le savent; je vais vous révéler son secret. C'est une sorte de code très ancien, jamais numérisé et dont il ne subsiste que quelques exemplaires ; l'essentiel de son contenu est sans intérêt, mais ce n'est pas le cas de l'article 807. Un article qui détaille les étapes du protocole en vigueur au Royaume Givré. Autant dire que sans le Tartux, c'est assez suicidaire de s'y aventurer, même si c'est juste pour atteindre le versant Est. J'essaye de tourner ses pages, j'ai du mal à en saisir une entre mes doigts gelés, enfin voici l'article :

      Article 807 - Tout d'abord, le Givré se repèrera alentours quand le vent d'Est tournera à pi/2. Il faudra s'y diriger à la cadence de huit pas par minute. Au bout de 19 fois 4 secondes, on n'entendra plus le Vent qui soufflera pourtant avec une force croissante. 


      Une gifle glacée, je sursaute, le vent s'est levé. J'enjambe le cadavre congelé de Max, aux aguets. J'inspire et regarde ma trotteuse pour marcher à la bonne cadence. Le vent vrombit de plus en plus fort, ça m'inquiète. Je referme mon col, enlève mon écharpe et la laisse flotter dans le vent, je vois de combien de degrés il a tourné. Un angle droit, bon, allons-y. Je dois me faufiler sous ces immenses surplombs de glace. Tout à coup : silence. Un froissement au dessus de ma tête, un craquement. Un rugissement de la glace. Le blizzard silencieux coalesce en une forme gigantesque, une vague de danger me submerge, j'écume. Un craquement...


dimanche 14 septembre 2014

file d'attente

- C'est la première fois que vous venez en Inde ?
  Un peu sonné par les huit heures de vol et l'air pressurisé, je ne compris pas tout de suite qu'on s'adressait à moi. Je tournai la tête vers le couloir et, mon regard trouvant son chemin barré par une paire d'yeux perplexes, je dus me rendre à l'évidence : on attendait une réponse de ma part.
- Je, euh, oui. Et vous-même ? demandai-je poliment pour gagner du temps et recouvrer un semblant de contenance.
C'était une personne un plus âgée qui correspondait parfaitement à l'idée que je me faisais d'une dame. Tenue sport mais chic. L'air ennuyé de quelqu'un qui a trop vécu pour trouver la routine intéressante.
Au moment où elle allait me répondre, une voix mal sonorisée retentit : on atterrissait à Bangalore.
Il n'y a rien de pénible comme les contrôles de police à l'aéroport, de quoi vous dégoûter des voyages exotiques, vraiment. Surtout lorsqu'on voyage seul. Aussi n'étais-je finalement pas si ennuyé de retrouver la dame de l'avion dans la file d'attente. C'était un peu étrange, on avait passé huit heures côte-à-côte en s'échangeant seulement quelques banalités. Mais cette poignée de mots nous permettait maintenant d'entamer une véritable conversation. Elle s'appelait Agnès. Elle n'avait jamais pris l'avion auparavant et avait entrepris ce voyage sur un coup de tête. Ce n'était peut-être pas vraiment une dame en fin de compte. Elle ne savait pas où aller, elle n'avait rien planifié. Moi, je connaissais très bien Bangalore et j'étais en mal de compagnie. Évidemment, la file d'attente durait trop longtemps pour que je ne lui propose pas de lui faire visiter le coin.



Agnès était fascinée par l'Inde. Pas tant par les paysages incroyables que par les odeurs et les gens. Surtout tous les enfants qui, en dépit de la saleté omniprésente, cirent des chaussures toute la journée à même le sol. "Ça reluit sans cesse, ça reluit sans cesse !" s'extasiait-elle. Toute usée par la vie qu'elle était, Agnès était peut-être bien une fille en fin de compte.


vendredi 12 septembre 2014

instant blet

Sous le poirier centenaire cousines et cousins en sont aux derniers potins et à l'heure du café, Athéna revient de Berlin, Cédric de Dakar, Emmanuelle est restée à Fos-sur-Mer. Gérald revient avec le pousse-café. Attirées par les 807 miettes d'un moelleux au chocolat, quelques guêpes virevoltent alentour.


photo Laurence Faure

Leurs grésillements répétés commencent à agacer. Gestes de main pour les éloigner, réflexions sur la prolifération des guêpes. L'une d'elles se pose près d'Hélène, qui presque machinalement saisit un couteau et -clac, la coupe en deux. 
 - Ah, tu l'as eu celle-là, dit Isabelle, si ça pouvait décourager les autres. Et tes vacances, tu es contente ? 
- Depuis que je suis rentrée, j'ai du mal à atterrir, Jakarta c'est tellement sympa. Et j'ai fait de super photos, tu veux voir ? 

 Muette, une guêpe s'est posée sur la table. Elle avance au milieu de la conversation, des tasses et des verres vides. Deux mètres au-dessus, pile à son aplomb vertical, une tige cède. Chute de poire, sphère jaunie, choc du fruit sur bois, aplatissement blette. Sursaut de la guêpe. Un grésillement, avant qu'elle ne se retourne et avance sous le fruit.

mercredi 10 septembre 2014

Tout l'été pour prendre l'air et se mettre du vent dans les voiles.

On allait au bord de la mer avec mon père, ma sœur, ma mère. Pendant les vacances on se repose, on s'amuse, on se délasse, on se ressource. C'est ce qu'on dit. Ça lave un peu et puis ça aère. J'aimais pas me baigner quand j'étais petit parce que j'étais frileux et qu'on allait à Ostende au 14 Juillet. Mais j'aimais bien le vent et ma sœur aussi. Papa et Maman, tous les ans, retrouvaient leurs copains de l'année d'avant, au camping. Et nous, ma sœur et moi, on les laissait discuter entre eux, refaire le monde, des moules et les parties de cartes, et on partait marcher sur la plage pour diluer l'ennui au grand air. Ma sœur disait : "diluer pour pas devenir dissolus". Je comprenais pas. Entre 10 et 15 ans, pas comprendre ça, c'est normal. Mais ça la faisait rire, cette phrase, alors je riais aussi. Et je partais avec ma grande sœur, 5 ans de plus, et des yeux, et des seins qui faisaient beaucoup d'effet. Si bien qu'après qu'on était passé, c'était plus les vagues et les mouettes que les gens regardaient. Elle, elle s'en fichait. Ce qu'elle aimait ? Travailler la langue, qu'elle disait. 


Un jour, cet été où j'ai eu 15 ans, tiens, et où j'ai commencé à comprendre plein de choses sur les campings, et comment employer le temps qui passe et l'espace qui nous traverse, on était encore à Ostende et ma sœur me dit : "Prépares-toi pour demain 8h07". J'ai rien dit. J'ai pas compris. Mais je lui ai fait confiance, à ma sœur. Parce que ma sœur, avec douceur, elle avait plein de formules que je comprenais pas tout de suite, mais après. Comme celle-ci : "J'aimerais bien devenir une fille de l'air". Et elle l'est devenue... 


 

Le lendemain, 8h07, les parents et leurs copains ronflant dans les caravanes après tant de moules, de cartes, de mondes imaginés dilués dans plusieurs liquides, nous marchions tous les deux, elle et moi, sur la plage à côté de l'aéroport. "Toi aussi, tu prendras ton envol", elle me dit. Elle souriait. Au bout de son bras : la valise. Elle allait décoller dans la vie : en venant d'apprendre qu'ils l'embauchaient à Air France. Hôtesse de l'air.

lundi 8 septembre 2014

Six heures du soir.


« Simon aurait détesté revoir Paris à 18h07. On a ses heures noires. Simon 
c'était six heures du soir. » 
Un soir au club 
Christian Gailly 
 
Simone détestait quitter son travail à 18h00, surtout en hiver. C’était son 
heure grise, entre six heures et sept heures du soir. A 18h30 elle prenait son train, 
et parfois, pour oublier l’heure maudite, elle écrivait des haïkus. 
 
Le soir dans le train
Entre loup et chien
Une fille écrit

mercredi 26 mars 2014

Extinction

       On dit le tigre en voie d'extinction ? Pas en France ! Où il parade dans des camions bigarrés au baratin hurlant d’un mégaphone promotionnel s’assurant que les enfants qui ne savent pas lire les affiches à tête de clown ne pourront pas ne pas quémander auprès de leur parents une visite dans ce lieu circulaire où le fouet claque.

      (Tel le dernier représentant des poètes, j’irai rugissant promouvoir mes livres en camion-mégaphone.)

       Il faut en ce site assumer totalement mon caractère d’éponge, pilleur impénitent, je fais œuvre de plagiat : c’est la mode, lit-on.

       (Au bout de la 807 ème absence, la légende veut que l'auteur dont il est question ici, sera tout à fait éteint.)

mardi 25 mars 2014

Rédemption dans le métro.

            Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, vous vous doutez de ce que je vais vous demander. Mais en préalable voici mon humble histoire, aussi divertissante que poignante, ouvrez grand vos oreilles, vous allez être plus que surpris. Jeune pucelle, je me dirigeais vers le meilleur de la vie quand je m'amourachais d'un brun fatal qui me mis sur le trottoir pour remplir son portefeuille de gros biffetons pendant que je me vidais de toutes mes illusions d'amour; ainsi le gris de l'asphalte abrita mes passes sinistres à la lueur de lampadaires d'impasses putrides. Il grimpait dans la hiérarchie des maquereaux, je glissais dans des gouffres péripathétiques.


           Lors d'un crépuscule babylonien, un homme plus grand que mes clients m'aborda en me demandant si j'étais d'accord pour témoigner contre mon ancien amour et actuel souteneur. Il me promis de me libérer de mon sort d'arpenteuse usée et de me trouver un travail honnête. Je lui demandais quelques jours de réflexions, c'était tentant. Une fois de plus j'avalais les promesses d'un homme avec ardeur et acceptais de révéler toutes les vilénies du brun fatal ; l'homme plus grand m'installa dans un hôtel de troisième zone jusqu'au procès ; l'ennui qui rythmai mes jours me poussa à faire monter d'autres hommes dans ma chambre et avec les gains je m'achetais 807 colifichets.


           L'homme plus grand vint un soir et devant l'avalanche de vêtements, de bijoux et de sacs qui encombrait ma chambre, devina que j'étais retombée sur ma mauvaise pente. Son regard m'assassina froidement et je perdis ainsi sa confiance. Je descendis dans la rue distribuer mes trophées de pacotille aux passants, je jurais solennellement devant Dieu que je ne vendrais plus mon corps et que je chanterai sa gloire dans le métro, pour ma rédemption et celle de toutes mes sœurs. J'appris à tendre doucement la main pour récolter ce que le sort me donne, certains jours avec générosité. Et maintenant, passant inconnu croisé par hasard sous terre, réfléchis passant, sur ce que tu peux me donner pour soulager ma misère : un euro, un chèque restaurant, un ticket de métro, un sourire. N'importe quel petit don qui réchauffera mon cœur aigri et me ressoudra à la communauté humaine. Réfléchis aussi au bien que ça te fera de m'aider, comme tu te sentiras plus généreux, attentif, salvateur, à soulager une âme perdue : la mienne.


            En me permettant de me nourrir, tu m'aides à donner à mon corps chétif un peu du respect dont il a tant manqué quand je trainais sur les trottoirs brillants à ramasser des coups furtifs ; je me reconstituerai progressivement grâce à ton obole amicale, c'est pourquoi je te tends la main, les yeux dans les yeux, ne t'offrant que mon sourire édenté. Alors, passant, qui que tu sois, quoique tu donnes, je l'accueillerai avec joie comme étant la réponse méritée, le pansement de mes infortunes, le signe que je dois suivre, la promesse d'un futur réconcilié, l'élan d'une journée plus ensoleillée, le déclic ouvrant sur un horizon plus large, qui que tu sois, l'ouverture sur une renaissance, quoique tu donnes, un nouveau tour de manège qui envole plus haut...

lundi 24 mars 2014

Accords toltèques

         Valentin, encore lui. 
C'est le soir, juste avant la fermeture du café-épicerie, à trois tours de roue de vélo de chez lui, roues de son vélo qu'il appuie contre le mur tapissé de lierre. Il achète un paquet de cigarettes qu'il ne fumera pas, mais descend un ballon de Sancerre au comptoir tout en promenant ses doigts sur quelques cacahuètes égarées au fond d'une soucoupe. On ferme, dit la patronne, et elle ferme, lui laissant à peine le temps de se faufiler sous le rideau de fer, encore tout frissonnant de ce petit effet guillotine. 

          Pince coupante à la main, une fille à la chevelure noire aussi longue qu'un ruban de zan déroulé, tout à son affaire autour de cet antivol en queue de petit cochon. Valentin fait Oh!, deux fois, interloqué et séduit par l'audace de la fille dans cette rue, dans ce quartier où rien ne se passe et où personne n'a jugé bon d'installer un commissariat de police. Elle le regarde droit dans ses bottes, et lui dit Ne fais pas de suppositions, je ne suis pas en train de voler ton vélo, j'essaie juste la pince que je viens d'acheter.   

          Elle, c'est une grande fille nature, peau pain d'épices, salopette en jean et livre dépassant de la poche arrière : la Bible. Sa bible à elle, plus précisément, "Les quatre accords toltèques". Elle revient du Mexique où elle a rencontré Don Miguel Ruiz, en personne. Se fait appeler Dolores ou Remedios, des noms qui ont à voir avec le corps et ses désagréments. Les noms, tant qu'on ne les traduit pas, on ne sait pas, pense Valentin en débouchant la deuxième bouteille de Pinot noir. 

          Fais toujours de ton mieux, a-t-elle dit hier soir, avant de sombrer dans un sommeil comateux. C'est le quatrième accord du livre. 
Dans le jour qui se lève aussi lentement qu'un bas descend sur une jambe de strip-teaseuse, Valentin mastique le deuxième accord de la bible : Quoi qu’il arrive, n'en fais pas une affaire personnelle. 
Dans le buffet, dans le coffret à argenterie hérité de la grand-mère, il manque 8 couteaux, 0 cuiller, 7 fourchettes. 
Elle a laissé sur le frigo un post-it qui dit : Je pars. Salut! 
Le premier accord toltèque, momentanément égaré dans les méandres de sa mémoire immédiate, revient à Valentin : Que ta parole soit impeccable.