mercredi 2 juin 2010

#133 – Poissons volants

Il sait que son sort, tout autant que celui du groupe de réfugiés qui au dernier décompte étaient encore 807 à bord, dépend de ce qu’il va envoyer comme signe aux autorités.


La terre tant espérée est en vue. Il se rappelle la promesse faite à un homme sur son lit de mort. Toute trace de l’homme lui-même a disparu, emportée dans le gouffre de la durée, mais ses mots sont encore là, tapis dans l’ombre, prêts à hurler s’il se défausse. La douleur a envahi le navire. L’argent n’est d’aucun secours. Les plaintes, les râles, les gémissements débordent de tous côtés et filent inexorablement vers la terre. Dans les ornières du rivage des hommes bottés et casqués hoquettent et se contractent. Des torches balaient les flots jusqu’à l’aveuglement. L’air est brûlant et instable. Malgré leur faiblesse, il n’est pas certain qu’il contienne ses passagers. S’il décide de remonter au vent il lui faudra passer par-dessus les corps exténués de rage, probablement sortir son arme et tirer quelques coups de semonce. Ses yeux font mal. Ses mains tremblent. Du sang lui monte à la tête et son cœur s’emballe. La peur a ouvert son linceul. Sur la côte les coups de sifflets s’échangent au pas de course. Le branle-bas est engagé. Il lui reste très peu de temps.


S’il parvient à faire le vide en lui, il réussira peut-être à ne tuer personne durant la nuit.

3 commentaires:

  1. qu'il y arrive, ne serait ce que pour conserver ce nombre d'or

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  2. Merci, Patrick, pour ce portrait d'un Juste.

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  3. beaucoup de force dans ce texte ! bravo

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