mardi 18 octobre 2011

Dernière frontière

Il ne s’agissait pas de l’ombre qui rendait la frontière incertaine, non plus de ce flou cristallin qui la dissimulait par endroits, ni du regret de Noémie qui brûlait un papier, non il s’agissait en cette fin de journée de supporter cette petite musique agaçante qui s’était introduite, écartelant ses souvenirs, raclant l’intérieur avec une précision dérangeante. Pourtant plusieurs fois déjà elle avait préparé son départ, sa traversée du no man’s land, ses papiers pour passer de l’autre côté, et elle avait tout annulé à la dernière seconde. Mais ce matin comme guidée par ce refrain lancinant, elle se leva, ouvrit son unique placard, y jeta toute ses affaires dans une valise, vérifia dans le lavabo que le papier n’était plus que cendre, claqua la porte, longea la rue et entra dans une bouche, à peine entrouverte, encore pâteuse du métro. La direction Mairie d’Issy lui sembla tout indiqué pour aller dans ces steppes tant évoquées il y a longtemps, sans qu’elle n’ait jamais réussi a démêler le faux du vrai. La seule chose dont elle était certaine c’est qu’à Issy habitait celui qui lui donnerait une réponse, tout du moins un début de réponse. Même s’il se morfondait dans une retraite anticipée, suite aux débordements de l’affaire qui avait fini en fiasco, deux morts non élucidées quand même, il pourrait lui expliquer l’origine des maux qui la hantaient. La dernière lettre qu’elle avait reçue, celle qu’elle s’était empressé de brûler, ne contenait qu’une phrase : souviens-toi de Чернобыль n'était qu'un préambule, qu'une action l'éclipsera, un Armageddon plus redoutable que le séisme de 関東 et ses plus que 807 morts. Comme à son habitude, le liquidateur avait tracé une ligne directe entre elle et les événements.


Quant elle sonna à la porte du pavillon, elle ne fut pas étonnée de voir son père lui ouvrir la porte, déjà habillé, rasé, de si bonne heure. C'était pareil quant ils faisaient équipe ensemble, au 36. Lui paré au lever du soleil, elle pas maquillée, fraîche comme si elle sortait d'une cuite la veille. Cela dit, c'était ensemble qu'ils étaient arrivés à Чернобыль, et avaient découverts les deux jumelles. Deux sœurs enlacées dans la même fosse. Mortes depuis peu. Mais le regard de son père s'était assombri depuis leur retour. C'est parce qu'il ne s'en était par remis qu'elle devait retourner là où tout avait basculé, résoudre ce qu'il n'avait qu'entrevu.

2 commentaires:

  1. Pourtant tu étais de bonne humeur ce matin.

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  2. Чернобыль, "était noir" en russe

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