mercredi 18 septembre 2013

Étrange ligne Et bus brésilien


(En écho à « 2013 mai le 24, à Recife, Brésil »)

Rouge brasier,
Rouge baiser,
Sous le feu
Du macadam
Des coups de frein,
Son âme se maquille
Dans la vitre,
Brunie par le soleil,
D’un bus roulant
Sur une grande artère ;
 Veines du voyage,
Sang pur de l’exil,
Imaginons que la scène
Se passe au Brésil…



« Recife » : esquif,
Esquisse d’un kif
Irréel ou le « je »
Se noie —
Boule de soi, de soif
Et teint de suif —
Dans un bain
De canne à sucre,
  De vendeurs à la sauvette,
De prêcheurs du dimanche
Et de poètes, à la peau hâlée
Par le sommeil brésilien,
Qui s’éventent avec un papyrus.
Imaginons que nous dénouons
Les liens qui unissent le réel
À la nature du rêve.
Il nous suffira
De l’écrire, de décrire
Les chevauchements de la chaussée,
Les 807 faits et les gestes présents,
Le saut quantique,
Ces 808 secondes somnambuliques
Sur le fil d’une odyssée solitaire
Suspendue à la ligne
De bus.


Dos-d’âne et trous béants,
Peau crevassée
D'un bitume torturé
Par une étrange touffeur,
La poésie
Se fait mue
Et serpente sur le dos nu
De l’asphalte où poussent
Palmiers, lauriers rouges,
Bananiers et buissons aux fleurs d’oranger.
Le végétal explose les pupilles,
Embaume les chambres à air 
Et parfois, il crève les roues libres
De l’autobus.
Chemins d’axes et de croix,
Changement de position,
Kâma-Sûtra du désir
Sur l’asphalte, la sueur et la chaleur
Perlent sur les hanches nues de l’imaginaire.
De « Recife » à « Rio »,
Le chemin est encore loin,
Comme étrangé à toute vérité.


Déjà,
Le Cristo Rei nous tend les bras
Pour soigner les plaies

Du voyage.

début de partie, saison 5 sur orbite, taga da tsoin tsoin...

                   Prise d'un vertige de façade à l'idée de démarrer une saison déjà anthologique - et oui, c'est partie pour des contributions en quatre parties, je saisis en tremblotant un kleneex bas de gamme et me remémore le final subtil de deux plumes de poids. Lequel, me demanderiez vous si on se connaissait. Et bien, voyons, c'était la Fin de partie de l'ancien taulier, Franck Garot, et de l'inspirateur nombrilo-centré Eric Chevillard. Je vous rafraichis le neurone flottant: "Tiens, papa, c’est pour toi, me dit Agathe en me tendant un petit bouquet vert cueilli dans mon dos tandis que je me livrais, accroupi, au dénombrement annuel des brins d’herbe de ma pelouse. Merci, ma chérie belle – et j’arrachai sèchement le huit cent septième qui me chatouillait l’index pour lier sa gentille offrande. (l'Autofictif n° 1347, 18 septembre 2011). Tiens, taulier, c'est pour toi, me dit Éric Chevillard en me tendant un petit livre blanc composé dans mon dos tandis que je me livrais, assis devant mon clavier, à la programmation quotidienne de ce blog. Merci, mon chéri beau – et je mis sèchement fin à mon aventure bloguesque, décision qui me chatouillait l'esprit depuis longtemps, pour lire L'Auteur et moi, sa gentille offrande. (les 807 n° 1430, 21 avril 2012)." Mon kleneex moite et déchiqueté tapote discrètement une dernière larme qui vient de ruiner mon mascara, -et oui, c'est ça aussi les dommages collatéraux d'un truc bien torché, et voici une image explicative pour le côté visuel, avec comme légende: vertige de façade.






                                  J'aurais bien consacré un temps infini, voir même perdu, puis retrouvé incidemment au détour d'un salon de thé du huitième arrondissement, tout cela pour chiader un 807 trop de la balle...J'aurais bien ciselé deux ou trois ouliperies à base de "taga da tsoin tsoin". C'est vertigineux tout ce que je pourrais faire grâce à ces sympathiques petites voyelles et ces consoles toutes choupinettes. Mais la magie de la création est protéiforme (faut-il le regretter, faut-il s'en réjouir, ou s'en tamponner le coquillard, tout est possible), et Freddo La Rognure, un vague pote keupon des familles, m'a quasi prise en otage pour un tournage de quatre minutes. Ce coco, c'est le co-réalisateur. Et accessoirement le co-producteur et le co-scénariste. La préparation d'un tournage, même d'un court, c'est absolument pas de la tarte. On stresse, on claque les dents, on boit du soluble tiède, la pression monte, on gère de magnifiques acteurs aux égos de feuilles d'automne, on s'arrose de SMS du soir au matin (et avec le décalage horaire, on sait plus quelle heure on est). La galère. Alors que j'aurais dû être en train de lancer la saison 5, mon index droit tapotait nerveusement mon portable blanc : choupinou d'amour de co-jenesaisplusquoi, ceci est un message privé, si trop stress tournage, moi manger trop côte d'or, relax baby. Ce après quoi un SMS me réveilla : chouette, on s'en fout, faudrait que tu donnes un coup de collier et démerdenzisich pour pécho un ziquos pour la bande son, on est à poil. C'est pas cool, le cinoche. L'écriture, c'est vachement mieux dans le genre taga da tsoin tsoin...Quoique, l'un dans l'autre...Comparons. Y a plein de gens dans le cinoche VS trop de voix métalliques dans ma tête dans le textuel, où faut en sus rajouter le nombre fétiche 807. Quelle galère. Quel vertige. Quelle zone...Si on mettait un chouîa de son pour s'extirper du traquenard de l'art. Quoi écouter...Quelque chose de sonore, comme quand on crie huit. Mika, par exemple...Mika d'Impaled Nazarene, c'est pas mal pour le relax...



lundi 26 août 2013

807 ter(re)


               Il avait lancé un appel qu'il ne suivait pas lui-même, préférant rester cloitré chez lui, volets fermés, dans la peur de la foule qui par millions n'avait pas manqué de sortir dans les rues et d'écrire sur les murs des 807, de relever des 807 dans des vitrines, de photographier des 807 sur les gens, les animaux, les voitures, les bus, les trains, d'arracher des 807 à ceux qui en portaient au cou, aux oreilles, aux joues, à même la peau, 807 tatoués qu'il fallait bien arracher à vif.


             Un jour, des mois plus tard, un petit matin calme et désert, alors que tous les autres dormaient, abattus par leur quête incessante du nombre, il sortit enfin de sa retraite et pu constater l'étendue du carnage à quelques traces qu'il releva dans la poussière.  





mardi 13 août 2013

Les 807 coups de Jarnac.


              Dans le murmure assourdissant et permanent, il y a tout à entendre, découvrir, oublier. Il avance dans le tunnel en se répétant ça comme un mantra, la sueur qui dégouline jusque dans ses oreilles assourdit même le son de ses Dock. Le filet d'abeilles dans le coeur, bourdonnement incessant, il marche, prend la dérive, en équilibre sur une tranche de bitume, s'engage sur l'autoroute.


              Elle sort de sa douche et tend la main pour attraper un peignoir où un dragon crachote quelques flammes. Il lui a offert l'année passée pour la récompenser de ses bons services. C'est vrai qu'après l'avoir exfiltré de Kirghizie, ils avaient fait la vie. Les 807 coups, de Trafalgar, de Jarnac, quant aux après-coups, ils étaient clairement plus difficiles à négocier.

               La route disparaît aussitôt dévorée par le blanc des phares, les coups sourds qui venaient du coffre se sont tus, il cherche une radio écoutable en se rappelant la fille retrouvée à Jarnac. L'aventure, c'est l'aventure se dit-il et rester lui aurait coûté plus que tous les départs envisageables. Résister au passage du temps, ça passe par la voie de dégagement qui n'ouvre sur rien, la courbe de la glissière de sécurité, le tunnel impalpable dans lequel il accélère encore.





fin de la saison 4

la saison 5 débute le 18 septembre, une nouvelle saison de tétralogies

Ponts et fleuves II


                    
                   Le jour où on prend la photo, le ciel bleuit un peu, puis redevient comme un marbre veiné de gris, l’eau frôle les ventres des ponts, les piles se tiennent droites. La ville entière retient son air, espérant que les eaux finiront par capituler.
Il fait chaud, une chaleur feutrée qui se lâche aussi doucement qu’un pneu se vide sur les toits et les dômes aux tuiles vernissées de Pest. Du côté du marché, pluie de paprika et odeur de saucisses, la quantité de victuailles aux étals permettrait de tenir un long siège.
Sur l’autre rive, Buda dans ses hauteurs semble hors d’atteinte avec ses petits pavés, son château et ses monuments, pourtant reliée à la même attente. D’une bouche à l’autre, d’une rive à l’autre, rebondissent les mots Crue historique.


                Comme tous les gens debout sur des ponts, on regarde, on scrute l’eau. Elle coule à une allure de marathon, elle n’arrête pas de gonfler. Entre hier et aujourd’hui, elle est comme un enfant qui aurait pris vingt ou trente centimètres sous la toise.
C’est le Danube, me dit Manuel, il est très chargé. Il prend sa source loin en Forêt Noire.
Il ne précise pas si chargé de pluie, de mémoire, de boues. Ce que je vois passer, pour le moment, ce sont des branches d’arbres, puis un tronc entier, racines et branches, suivi d’un cochon aussi gonflé que les eaux et par les eaux, ventre en l’air et pattes inutiles.
Plus mort que vivant, dit Manuel. Un vrai manège enchanté, je pense, en m’attendant à voir un cheval ou un éléphant. Mais aucun éléphant, mort ou vivant, ne patauge dans le Danube.
En hongrois, le Danube se dit Duna. Et avant de se former en Duna, aussi large que deux ou trois Seines, il y a l’Inn, un des affluents allemand, très pressé et tout vert, vert de l’eau des Alpes - débit de 807 m3 à la seconde, ou presque- et aussi d’autres affluents qui sont bleus ou noirs : un vrai fleuve toutes eaux mêlées.
Si, maintenant, on voit défiler des cochons, t’imagines bien que les silures sont partis depuis longtemps, poursuit Manuel sans faiblir. Il était en France l’été du massacre, il lui en est resté quelque chose.
Partis où ? je demande. Il me décoche un regard aussi noir que la Mer où va se jeter ce fameux Danube, avant de rajouter : Avec tous ces pays qu’il traverse, les silures peuvent être n’importe où. On n’est pas venu pour adopter des silures, ai-je envie de dire mais il me semble sage de garder cette remarque en interne.
Bientôt la nuit tombe et on ne voit plus grand-chose. Un pont perpendiculaire à un fleuve permet de le traverser. Ce qu’on fait en se disant que passer un fleuve, c’est plus facile que franchir un mur. Et Pest nous accueille.
Le lendemain, jour de notre départ, on vient rendre un petit hommage à Duna. Le fleuve a doucement courbé son dos sous la toise, plus personne n’a envie de dire Tiens-toi droit. Sans doute l’hystérie finit-elle par s’épuiser dans trop de flots.
Les jours d’après, les eaux du fleuve baisseront vraiment les bras et les hommes chercheront à réparer et effacer les traces du grand débordement.
Et Manuel, rentré à Paris, rentré dans le rang, vrai pêcheur d’éperlans qu’on fera frire en trinquant autour d’une bouteille de Tokay.


jeudi 8 août 2013

Ponts et fleuve I


                  Cette année-là, l’avènement de l’été fut tardif. Les mines tristes et contrites des gens s’avançaient dans les rues, presque mécaniquement, aussi vides que dans un songe sans couleur. Puis, le soleil reprit l’habitude de paraître tous les jours. Les mines s’ouvrirent, se colorèrent. Le fleuve brillait d’un vert entre jade et malachite, selon les heures. Il coulait, d’un cours si naturel que, désormais, tout le monde savait dans quelle direction se trouvait la mer. Le fleuve était redevenu le pouls de la ville, sa principale artère, battant au rythme lancinant de la chaleur qui montait. Et les voix avaient retrouvé des chants d’envie de mer.
L’été battait son plein. Courant juillet, des pêcheurs tirèrent de l’eau plusieurs silures qui atteignaient les trois mètres. Mauvais présage ?
Au Museum, on autopsia le plus grand des silures. Qui pesait plus de deux cents kilos. Son apparence, semblable à ce que l’on connaît de l’animal : une bouche très large, des yeux minuscules, des écailles à peine visibles. Le plus curieux, c’était le contenu de l’estomac de la bête : des petites clés par dizaines, de toutes petites clés métalliques, qui tapissaient le fond de son estomac en haut duquel flottaient des morceaux de canards col-vert, de ragondins. Mais pas la main d’un homme, comme on avait voulu le faire croire.


                 Le Pont des Arts en était couvert. Celui de l’Archevêché aussi. En remontant la Seine sur les quais les jours de grand soleil, on voyait scintiller les cadenas, on imaginait que les rambardes des ponts étaient tressées d’or ou de bronze. Fixés aux rambardes, pendus les uns aux autres en grappe quand il n’y avait plus de place. Les couples se faufilaient la nuit pour les y accrocher. Dans la journée, c’était devenu les lieux touristiques les plus fréquentés. Le phénomène avait enflé de façon incontrôlable. Les plus audacieux se faisaient photographier sur le pont durant les nuits claires, le cadenas au bout des doigts, puis le geste de la main qui jette la clé. Et le baiser, le dernier baiser. Séquence triptyque.


                 Ç’avait été une flambée d’été. La légende du cadenas qui scelle l’amour des couples toujours, s’était transformée en légende urbaine du silure. Même l’Eglise s’en était émue. Tous les couples se défaisaient. Dès que les eaux du fleuve engloutissaient la clé du cadenas, chacun partait de son côté. Il y eut des enfants abandonnés sur des aires d’autoroute. Des femmes et des hommes pour qui le lever du soleil ne signifiait plus rien. La ville s’en retrouvait toute chahutée, sans ces rythmes collectifs qui la parcouraient.
Dans le week-end dépeuplé du quinze août, les rambardes des ponts furent cassées à la tronçonneuse, puis remontées en pierre. On ratissa le fond du fleuve, on filtra les eaux sablonneuses. Il y eut bien une association de pêcheurs pour s’indigner du massacre des silures. Puis, silence jusqu’à la fin de l’été.
À l’automne, plus rien n’y paraissait. Dès les premiers frimas, les feuilles des marronniers crissant sous les pas, les peupliers frissonnant dans l’air humide, des couples se promenaient, se photographiaient devant le fleuve. Et repartaient ensemble.
Pourtant, sur le plus vieux pont de pierre de la ville, à l’ombre de la statue, quelque chose de discret s’était gélifié. Le long de la grille entourant la petite esplanade qui surplombe le Vert-Galant. À la nuit tombante, de très jeunes silures aux reflets métalliques vinrent longer la pointe de l’île. C’est une adresse qu’on s’échangeait sous le manteau. Le Lonely Planet parla de « The 807 Zone ». Pour nous, c’était simplement Les 807. Le matin, quand le soleil donnait, que l’air était clair, tous ces cadenas leur faisaient un écrin précieux, à Henri IV et sa monture.


jeudi 25 juillet 2013

Morceau de choix

        
         Quand il remarqua, assez maladroitement, qu’il était pourvu de deux mains gauches —


     après avoir tourné 807 fois sa langue dans une bouche d'égout —, il nous demanda, au pied levé, de lui couper une jambe.


        Mais laquelle ?

mardi 23 juillet 2013

Cocktail estival


                    Sous nos yeux exorbités, le patron posa d’abord un verre, sur le zinc rutilant, dans lequel il jeta 807 glaçons, puis il y versa une belle eau calcaire qu’il colora d'une bonne dose de pastis.

             Nous nous permîmes alors de lui faire cette remarque : « pourquoi sers-tu cette anisette en faisant tout à l’envers par rapport à l’ordre de remplissage ? » 

         Sans ciller, il nous parla de l’effet papillon et d’une certaine inversion des pôles...

vendredi 19 juillet 2013

La Danaïde de Marcel

                Elle est belle, celle-ci, dis donc. C’est beau, cette position, ce dos. Elle a un beau dos. C’est beau, ça. C’est beau, cette forme blanche, ce corps d’albâtre, les creux et les bosses, les vallons, les rivières, les ombres de la nuit, on dirait une montagne. Il est incroyable, ce type. C’est Rodin, non ? Et elle, c’est qui, elle ? Comment elle s’appelle ? Je ne sais même plus. Enfin : je ne sais même plus ! Je n’ai jamais su ! Et là, avec mon dos, mon dos à moi, mon lumbago, je ne peux même pas aller voir le nom sur l’étiquette. Enfin, l’étiquette ! La pancarte, quoi.
On dirait qu’elle est vraie. Qu’elle va se lever. Faudrait s’approcher pour savoir, la réveiller. Remarquez qu’avec sa tristesse, elle n’aurait pas la force de s’y mettre, debout, si elle était vivante. Moi, ça me désole de voir ça. Une belle fille comme ça. Abattue, et tout. Qu’est-ce qu’on peut faire ? Faudrait s’approcher pour savoir, la consoler. On dirait qu’elle est vraie.
Qu’est-ce que vous avez, madame ? 
Les vibrations, elle sent peut-être...
Je suis là si vous avez besoin. 
On ne sait jamais.
Je suis là, madame, je reste là.
La porosité, ça s’appelle.


               Elle me fait froid. Il aurait pu lui faire un lit, une couchette, je ne sais pas, moi, quelque chose de confortable, d’un peu douillet. Au lieu de ça, de la roche. On voit bien que ce n’est pas lui qui… Ça me fait mal, à moi, la pierre contre ce corps si beau, si beau ce bras que l’on devine au chaud contre le ventre, la main qui revient pour soutenir la tête, comment il a fait ? Si beau, le pli de peau à la hanche, la petite ride dans la nuque, et les omoplates, j’aime bien, tout ça, mais qu’est-ce qu’elle est triste.
Et moi, je suis là, sur mon banc, bloqué depuis ce matin dix heures dix-huit, cent sept ans on pourrait dire, à cause de ce dos qui me tue, qui m’empêche d’avancer, alors que j’avais pris ma journée, et elle en face, et son dos nu, si beau, si triste, ça se voit qu’elle est douce, la peau, même si c’est faux, et les cheveux, même pas du vrai, les cheveux. Si je pouvais la toucher, lui rendre l’âme, pour qu’on s’aime un peu tous les deux – même pas du vrai, les cheveux, la peau, c’est que du faux –, si je pouvais, mais là, avec mon dos, mon dos à moi qui m’empêche… comment savoir ? On ne saura jamais. Jamais rien de ça, elle et moi, de cet instant, de cette journée d’éternité, son dos, mon dos, mon lumbago, jusqu’à vingt heures, mon lumbago, toute la nuit, si il faut, je ne dirai rien à personne.
Et ma femme qui m’attend, ma femme à moi, sur ses deux jambes, ma femme à moi, c’est pas un Rodin, ma femme à moi, avant je dis pas… mais aujourd’hui… C’est ça, aussi ! Faut le voir pour le croire : c’est pas un Rodin, ma femme ! Un bloc de marbre, si vous voulez. Un cœur de pierre, d’accord. Mais un Rodin, ah, ça, non !
Et elle, si belle, si douce, si triste. Un violon qui ne joue plus.


mercredi 17 juillet 2013

SLR néant.

                       
                   16H15. Une Clio jaune descend l’avenue, sursaute sur un dos d’âne, se gare. Sa conductrice descend, allure sportive, cheveux longs, lunettes de soleil. Elle prend l’avenue de la Fontaine Grelot. Pavillons en meulière ou crépis, les portails dessinent des ombres rayés sur les trottoirs. des jardins en fleurs, interdit de tourner à droite sauf vélo, une benne à détritus remplie, des rhododendrons taillés en cônes, une barrière qui interdit l’accès au parc aux voiture, avec un sens interdit tagué. Elle ralentit pour photographier le sens interdit. Dans son objectif le rond rouge agrémenté d’un triangle danger bombé à la peinture noire et en dessous, A LA RAKAIL. Elle arrive au parc, s’assoie sur un banc abrité par un saule pleureur. A côté un chantier où une tractopelle Sotravia s’escrime sans relâche, ronflement épais couvre les pépiements des merles.


                  17H. L’engin de chantier s’immobilise. Un homme en sort un carnet vert à la main. Il cale le carnet sur un muret, prend un bic bleu et emplit les lignes vides des pages: Sotravia société de travaux et de viabilité Arpajon, journée du 30/06/07, chauffeur Haefques. Chantier déclave au dépôt+ ollaville, n° de parc 807, travaux exécutés 3 tonus décharge + 2 tonus de béton + 1 tonus de gravats. 1 tonus décharge vide au dépôt, matin de 8H à 12H, après midi de 13 départ chantier 17h. 4H+4H total 8H. À précision éventuelle, il hésite et inscrit néant.


                  17H45. Il remet le carnet dans la tractopelle, la verrouille. A larges enjambées, il se dirige vers un bar Pmu, surmonté d’une enseigne peinte à la main, Ici mieux qu’en face.
 La femme se lève et passe devant une aire de jeu. Sur le mur derrière les balançoires, ça a été repeint. Il s’agit de tags, du même dessin exaspéré que celui du sens interdit. Recouverts de peinture grise mais lisibles encore. Elle s’approche : Le zoob baise les tous et la bac signé Saye / Nike LF 92/ l opj et la stup like slr/ seine sarkozi slr saye / suce ma bite fils de pute. SLR, le sigle qui signifie Mercedes Benz, la voiture préférée des rappeurs. Un flow déferle dans sa tête, le dernier concert d’NTM et les voix qui râpaient... "Vas-y Joey explique-leur! Ça se passe a l'arrière d'une Merco B*nz B*nz B*nz. Ouais! Du coté St-Denis baby. J'te garantis qu'y a des dingues, des dingues." La femme se passe la main dans les cheveux, Saint Denis c’est loin, Fresnes, c’est plus calme, mais pour les dingues, y en a au moins un dans le coin. Elle prend plusieurs clichés du tag et retourne à la Clio jaune.




mardi 16 juillet 2013

Eric Chevillard manque à l'appel



                      La rédaction et la publication quotidiennes de mes billets m’auront permis de découvrir quelques-unes des innombrables affections de l’âme que celle-ci est amenée à endurer lorsqu’on lui demande de suivre une règle aussi contraignante somme toute que celle de saint Benoît. Mais elle m’aura aussi conduit à vouer une admiration sans borne, presque religieuse, pour les triptyques quotidiens d’Eric Chevillard. La variété de ces petites proses d’une ou quelques lignes et la légèreté avec laquelle chacune d’elles s’ouvre, fleurit et se clôt n’ont pas cessé de m’émerveiller et de m’interroger. L’homme disposerait-il de nègres ou d’une martingale à esbroufe, d’un automate syntaxico-sémantique ou d’un vieux secret ?


                    Or voilà que nous voici dimanche et deux fois trois billets du bonhomme manquent à l’appel, ceux d’hier et d’aujourd’hui. Je m’inquiète d’abord avant de constater bien vite que ce n’est pas la première fois, ce diariste a posé des lapins à plusieurs reprises déjà, chaque fois un dimanche : les 30 septembre, 14 octobre et 4 novembre 2012, le 2 juin 2013. Va pour dimanche mais samedi ? Je fais quelques conjectures sans grand intérêt, sans grand enthousiasme non plus avant d’entendre distinctement la leçon que mon héros m’a adressée, l’admiration toute religieuse que je lui vouais se transforme alors en compassion. Tout n’est donc pas si facile, la mayonnaise parfois ne prend pas, le regard peine à se fixer ; derrière ces paraboles légères et leurs courbes aériennes il y a un homme besogneux, me voici guéri, Eric Chevillard ne rédige pas ses triptyques comme j’effeuille une marguerite ou compte les 807 brins d’herbe de ma pelouse, les trois petits foyers ont chaque jour besoin de conditions particulières et d’une flamme qui parfois manque. En attendant la livraison du prochain triptyque de Chevillard je livre celui-ci, assez satisfait d’être au rendez-vous, mais avec le désir coupable de détourner en ces lieux, avouons-le, ses habituels lecteurs.



lundi 15 juillet 2013

Geekerie.

               
              On n'imagine peu l'activité d'un geek... À quel point c'est prenant, voir même très épique. Un beau Mac aide un peu, le PéCé pas pratique, or quand il faut buzzer, l'intérêt c'est d'être kick. S'immerger dans la toile, y a conseil basic: naviguer sans compter, voyage mirifique dans le flot des infos; partout cela mastique des photos ou 807 mots. Ça envoie en un clic.


             Très vite on y prend goût, est-ce joie ou aspic ? Quel grand terrain de Je, à chaque son ombilic. Ça permet donc ainsi de pondre poétique. "Le soir n'est pas plus noir que le haut de ce toit. Quand on rit sans un as, gris tout au fond du bar, que le feu fuit au loin sur la voie vers le phare. Du sang gras, un cri fou, on broie l'or et le bois." 

           
          Quand déboule le grand bug, la batterie c'est couic -du jus il n'y en a plus. Donc à nouveau le bic/la plume/le burin/en bonus la panique. 

samedi 6 juillet 2013

Un troupeau manque et tout est dépeuplé.

            
            Ça crame sous mes pieds, j’aperçois un rocher tordu, ça doit être celui que je cherche depuis deux jours. Je le contourne, je ne devrais plus être loin maintenant, j'entends les vagues. Avancer devient de plus en plus pesant. Qu'est-ce que ça pique cette flotte dans les yeux. Ma langue, c'est du carton. Et plus de flotte dans le sac, que les dossiers et le flingue...Après le rocher, y a l'oasis, c'est bien ce qu'a dit le gardien, l'oasis près du rocher ou pas très loin...Qu'est-ce que le soleil cogne... Devant une tache grise, je vois pas nettement... un mec assis...C'est pas Nesrine j'espère...Qu'est-ce qu'il fout là l'autre con, ça ne peut pas être lui, trop de désert et de soif surement. Pourquoi ses 807 dromadaires ne sont pas là ? Manque de pot, c'est vraiment Nesrine... Ce taré devrait pas être là, il devrait s'être cassé à la frontière. Quel bordel. Il ne se lève même pas quand il me voit...J'avance, encore quelques pas, je tombe. A genoux devant lui.

             À boire...

             Un bloc de granit immobile qui sourit de tout son râtelier troué et des yeux enfoncés qui ne sourient pas. File moi à de l'eau... Sa bouche se tortille, c'est quoi ce sourire ? Le flingue, il est chaud aussi. Je le prends. Enlever la sécurité, viser, je l'ai ce con. Ah tu fais la gueule maintenant. La gâchette brule, j'appuie, sa gueule commence à me plaire. Des coups dans mon crâne. Je tire, son sourire de cobra explose...J'ai soif je tire. Ça résonne je tire. Partout sur le sable du rouge. Brillant, vif, beau.


jeudi 4 juillet 2013

Oui, point d'inouïs inuits ici.

C'est inouï, la distance qui sépare nos plages des pôles...


...dont on imagine rarement les royaumes 
qu'ils abritent.


  • Avant que la nuit s'écrase, un enfant apercevra au loin un inuit sans sceptre.

mercredi 3 juillet 2013

Dans un quatrain de Follain


              Conférence de fin d’année ce matin, tout l’établissement babille dans le hall des pas perdus, c’est la foule des grands jours. Règne un brouhaha qui faiblira, mais qui ne cessera pas, il y a tant à dire, faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais. Les lunettes à soleil dressées sur le front de quelques-unes nous rappellent qu’il fait beau dehors. On se penche un bref instant sur les incivilités des tout petits, on convient des cadres à fixer autour de leur irrépressible agitation. On les voudrait au fond immobiles, en rang d’oignons à côté d’un citron, d’une poire et d’un pot de fleurs, nature morte, nappe verte et lumière profonde au temps du cinéma muet. Il y a le réseau, le réseau-réseau, le réseau-ressources, les remises au pas, les appuis, la dynamique négative, le redoublement, le soutien institutionnel, belle grappe de langue, on se grise. On passe en revue les classes : la 201, la 303, la 402, la 403, pas de 807 cette année. On salue les enseignants à la retraite, on évoque les situations qui en appellent d’autres, et puis il y a les refus, les accords, les validations. On a installé de tout nouveaux filets de sécurité, on accorde encore des faveurs mais les privilèges ne seront pas rétablis. La dyslexie, le dyscalculie, les dyspraxies, les dysphasies, la liste s’allonge, demain tout mal aura son mot. J’apprends que le multi-âge est banni.
On ouvre l’enveloppe, la boîte des horaires, celle des généralités et des compléments, formellement ou concrètement, celle des mises à niveau, des réorientations, des effectifs réduits, et des options spécifiques. La vendange est belle, je m’étonne pourtant de nos certitudes collectives et je devine derrière le ronflement du lexique une assurance qui vacille.


             On nous rappelle que les mamans ne seront plus obligées de fourrer les cahiers de leurs enfants fabriqués par des prisonniers. Je l’ignorais mais le journal de la fonction publique de l’Etat de Vaud nous l’apprend, les cahiers utilisés en classe sortent des ateliers des Etablissements pénitentiaires de la plaine de l’Orbe. Dix détenus travaillent huit mois durant à la confection du million de cahiers (15 types en 4 formats différents) distribués dans les classes à la fin de l’été. Le journaliste de La Gazette de 2004 note que le pécule qu’ils reçoivent en échange permet d’améliorer l’ordinaire des prisonniers et d’acheter des cigarettes. Echange de bons procédés, je souris, un cahier de géo contre une clope.


             Plus délicat, je crois entendre soudain les échos d’une vieille querelle sur le rôle de l’école dans le redressement moral des enfants. Une parabole. Voici. De deux frères jumeaux en tout point pareils, le premier avait fait tout ce qui lui avait été demandé au cours de sa scolarité, il avait été poli, était venu aux appuis, jamais en retard, avait fait des efforts considérables, volontaire, besogneux même. Malheureusement le bon bougre à bout de souffle avait raté d'un demi-point l’obtention de son diplôme. Ne fallait-il pas aider cet être désarmé ? L’institution veille, elle sait reconnaître ce qui doit l’être, le gamin le méritait, elle lui a octroyé ce qui lui manquait. Son frère jumeau n'avait quant à lui rien fait de bon depuis le début, avait été désobéissant, moqueur, jamais coiffé, crâne, devoirs non faits, menteur, buissonnier, au diable les efforts, soldeur, m’enfouteur et j’en passe. Comme on peut s’y attendre le garnement avait raté l’obtention de son diplôme, d’un demi-point, le conseil des sages ne lui a pas octroyé ce qui lui manquait. En vérité je vous le demande, lequel des deux avait un avenir, l’enfant à bout de souffle qui avait été sans faillir à l’image de ce que commande l’institution ou celui qui était plein de force de n’avoir rien fait et qui rappelait à l’enseignant celui qu’il aurait aimé être : courageux, indiscipliné, naïf, confiant. L’institution a tranché, petit vaurien, tu partiras les mains vides, sans papier, sans diplôme, héros si tu le veux dans les Ardennes, dans un récit de Dhôtel ou dans un quatrain de Follain. L'année s'est bien passée je crois. Les vacances feront du bien à tout le monde. Mais j’ai au fond un peu peur, j’aimerais qu'on me réconforte, qu’on me persuade que tout cela est encore solide. J’entends une voix qui me souhaite de très loin le meilleur en m’avertissant du pire.

mardi 2 juillet 2013

La bonne table.


           
         Je ne supporte pas de ne pas manger sur une table dont je ne serais pas en contact avec le bois dur. Je déteste poser les mains sur une nappe, à commencer par ces horribles nappes en papier qui non contentes d’être laides finissent toujours par se déchirer sous nos coudes.


          Quand je débarque chez ma fiancée le soir de Noël, j’ai de quoi me sentir comblé. Petits rameaux de gui agrémentés de leurs délicates perles blanches, discrètes guirlandes argentées ornant chaque assiette, tandis que sur la table ronde (châtaignier ? noyer ?) brûlent deux bougies colorées, jaune pour elle, rouge pour moi. Je laisse cependant échapper une grimace. Quelque chose qui ne va pas, m’interroge, inquiète, ma petite fée en présentant la dinde rôtie.


       Les couverts ? Lourds, sûrement en argent. Les serviettes ? Fines, satinées, artistement roulées dans de d’adorables ronds de nacre. Les verres ? En cristal de Bohême, leur musique me charme les oreilles. Le vin ? Un précieux rubis, pour ne rien dire du bouquet. Les assiettes ? Blanches, rectangulaires, très classe. Alors tout va bien ? Presque. Presque ? Il y a donc quelque chose qui cloche ? Disons que ce serait mieux si. Mieux ? Impossible de faire mieux. Oh que si.  Ajouter un bouquet de roses ? Nul besoin de roses. Un repose-bouteille en argent ? C’est inutile. Une nappe rouge avec de petits sapins dorés ? Une table est infiniment mieux sans nappe. C’est-à-dire qu’elle serait mieux aussi sans sets, c’est ça ? C’est ça oui. Sans sets.  

jeudi 27 juin 2013

Lapin malin

             Après des jours de pérégrinations dans ce désert, de neige et de glace, qui n’avait rien d’un œkoumène, en proie à une fatigue extrême, dans un souffle de lucidité, il dut remplacer son dernier husky par un troupeau de rennes qui passait par là.
 

             Alors, 807 jours et nuits fondirent sur cet inlandsis et tous les rennes périrent, exténués et affamés par tant d’efforts, sauf un qu’il relâcha dans la toundra tandis que deux ours polaires perdus, qui glissaient sur un iceberg, se jetèrent à l'eau pour prendre la tête du traîneau.

 
            Après des kilomètres de traversée inhumaine, le musher stoppa sa pulka – qu’il tirait depuis des jours avec l’énergie du désespoir – devant l’entrée d'un l’hôpital pour, enfin, soigner la petite patte du lapin blanc, enveloppé dans un duvet, qui dormait encore à l’arrière de sa luge.

mardi 25 juin 2013

Les sacs poubelle de la plus belle.

                
                 Cindy descend du train et retrouve Kent. Elle lui tend un journal.
Cindy :- Salut trésor. Quelle feuille de chou. Trop de gens qui réussissent dedans, et moi qui zone un peu plus chaque jour. Je suis où ? 
Kent: - Alors quoi de neuf ? Qu'est-ce que tu m'as manqué. 
Il jette le journal par terre.
Cindy: - Une fois de plus, Albatror a essayé de m’arnaquer, de m’arnaquer moi. De m’arnaquer doublement. Ma collection de médailles de guerre ? Avec la belle médaille que je t'avais montré, si si avant hier ? Celle de la victoire ? Et bien elle a disparue, dorée qui brille en plus.
Kent :- Cet insigne, je crois, il est tout à fait rond.
Cindy :- Et quand il est revenu et bien qu’est-ce qu’il avait sur son blouson ? La MEDAILLE. Quel dégueulasse. Et le truc qu’il a ramené, non mais tu verrais, je n’ai pas voulu y croire. Un truc t’imagines même pas. En plus...C’est pour ça... Pour ça que... Que ça... Je dégustai un burger. Il m’a cherché...le marteau n’était pas loin. Le marteau. Il était…


              Kent :- Et comment on nettoie ?
Cindy: - On n’a qu’à couper, en morceau, balancer dans la Nièvre, y a des sacs poubelle chez moi. 
Au public : - Il s’est effondré comme un arbre s’effondre et moi, chaque fois qu’un arbre tombe, je pleure, sauf aujourd’hui. Je me sens PERDUE.
à Kent : - On sort ce soir ? Au Tropicalo ? T’es beau comme ça. Tiens, je vais te mettre un genre de pin’s. Regarde comme elle est belle, ma médaille. Celle que ce batard m’avait taxé. 
Elle pouffe. Au public: - Pour mon chou, tout. 


                Arrive Alban: - Non, mais vous êtes ? Si, si, c'est bien vous...Cindy ?
Cindy tentant d'accrocher la médaille au blouson de Kent: 
- Oui, non, je ne sais plus...Où on est ?
Kent :- Mais non, mais pas comme ça, plus droit, plus doucement.
Il regarde la médaille sur sa veste, prend l’air fier et se repeigne.
Alban:- Vous êtes mon idole depuis toujours, depuis ma naissance. Pouvez-vous me signer un autographe ? 
Il ramasse le journal et le tend à Cindy.
Cindy prenant le journal, le signant sans jeter un oeil à Alban puis sortant un petit sachet de son sac et le tendant à Kent :
- Et regarde le truc qu’il a ramené, quel cauchemar, regarde bien !
Elle ouvre le sachet et lui met sous le nez.
- C’est quoi ça ? Ca, c’est de la…
Kent lui murmurant à l'oreille: - Poussière galactique.
Cindy se tournant vers Alban: - Encore là, vous, mais on ne vous à rien demandé. Dégagez ! 
Il part à reculons.
à Kent. - Même pas vrai, amour chou. Elle sniffe
- C’est du glucose. Je n’ai pas voulu y croire. On lui avait pourtant filé la thune. Combien déjà, la thune qu’on lui avait filé. 807 francs. C’est ça.
Elle pleure. Au public : Ce porc nous a arnaqué de 807 Fr. 
Elle tend les billets.
Kent les compte et les met dans sa poche. 
Au public : - Le compte est bon.

dimanche 23 juin 2013

Chevillard, homme de glace


                J’ai naïvement pensé converser avec le miroir sans tain, à la santé du Saint Chevillard, mais en relisant son billet au sein des Vents contraires, mon huit-reflets a pris le melon et ma canne anglaise s’est redressée d’un coup ; 807 signes des temps ou bien priapisme matinal suivi d'une pose devant cette glace où l’on a l’air d'un encornet sans boules. Certes, Éric sait ôter la plume de paon à la chatoyante fourrure d’une alouette faisant sa mignonne au pied d'une psyché. Mais, il parvient aussi à traverser le miroir sans se couper un ongle. Il est le frère d’armes du verre de lampe, passant le ver au gris de la matière pour atteindre la soie du verbe. Lui, il en a dans le cocon. Il ne craint pas de faire bonne figure, du style nez rouge à la barbe d'une glace. Tel le poisson japonais nageant dans son bocal, il nous délivre de cette joie enfantine toujours renouvelée par l’oubli. 

              Ainsi, Éric Chevillard réussit à couler l'iceberg entre les deux pôles de notre psyché tandis que nous avançons, à pas de loup, sous le regard vitreux du miroir. Chaque matin, il nous observe — avidité de bombyx aux lèvres —, afin de nourrir, avec nos oripeaux et les restes de nos identités squameuses, les chairs palpitantes de ses aphorismes bébés qui crient famine.

            Voilà, Chevillard a fait bombance et offre désormais à son miroir le sourire carnassier d’un vendeur de piranhas derrière sa vitrine réfrigérée, lors d'une foire aquatique. J'aime donc croire que cet auteur est le bel ami de la psyché. Le compagnon d’épopée du verre pilé – frère des scarificateurs de tout poil – et même sculpteur de glaces exotiques qui fondent à la vitesse d’un éclair au café ; qui fondent sur notre gueule de métèque burinée par le sel de table, la mousse à raser et les calendes grecques.

vendredi 21 juin 2013

Étretat


               Première fois que je viens à Étretat. Je n'étais pas prévenue, c'est une ville d'amoureux, et ce ne sont pas les goélands obèses quémandant des moules, des frites et du n'importe quoi aux couples dînant sur les terrasses chauffées des restaurants alignés sur la jetée qui prétendront le contraire.



              Montée à la Chapelle, vent terrible, tandem allongé dans l'herbe, elle dans ses bras, regardant ensemble dans la même direction etc... Fixé l'aiguille en face qui se plante dans mon cœur.


              Redescendue, trouvé un rayon de soleil et un banc. Écrit un 807 aigri. 

mardi 18 juin 2013

Oscille sous le fléau et plie sous le joug



                Cher Pierre,
Sale journée aujourd’hui, une mauvaise nuit, les premiers moustiques, la lecture du petit opus de Jean François Billeter sur le silence millénaire de la Chine (Chine trois fois muette, Editions Alia, 2010), l’abattement des élèves dès 8 heures, le soleil qui n’avertit pas, les grondements du chantier tout à côté, le racolage où qu’on soit, les simplifications outrancières, l’inadéquation de nos moyens. 
Suis-je le théâtre de cette noirceur, ou cette noirceur habite-t-elle les choses ? Hésite sur la réponse à donner, oscille sous le fléau et plie sous le joug.
Me dépêche de quitter la mine lorsque je le peux, en me réjouissant de me retrouver à 807 mètres au-dessus de la mêlée et en espérant que cela suffira à transfigurer le reste de ma journée. 
D’apercevoir la nouvelle acquisition de Sandra tirée de la benne aux déchets encombrants et déposée au pied de l’érable, d’entendre les éclats multicolores de Louise sitôt la porte ouverte, d’apercevoir Arthur qui fait ses devoirs en souriant, de goûter à la fraîcheur des pierres de taille du Riau m’incline à penser que je suis à l’origine de cette noirceur excessive. 


               Sans trop me réjouir pourtant, je n’exclus pas en effet que la crainte et le pessimisme de Billeter ne soient fondés. Que reste-t-il dans cette société qui ne soit soumis à la logique économique ? Ce lieu mis à part, peut-être, où je me replie, où il m’arrive encore de vivre comme ceux qui sont venus avant moi et, je l’espère, ceux qui viendront après, s’ils maintiennent intact l’altérité sur laquelle reposait le possible et que nous croyions sans prix, mais à laquelle s’est attaquée depuis peu la raison marchande. Ecrire et résister.

samedi 15 juin 2013

Le sens du poil.


                      Si j’avais été Eric Chevillard




                     (ce qu’à priori je ne suis pas)




                      je n’aurais pas perdu mon temps à compter les herbes de mon jardin, ni les feuilles de mes arbres ou les pétales de mes roses, encore moins leurs sales épines, j’aurais arraché un à un les poils de ma moustache et de ma barbe, comme ça, tranquillement, comme on effeuille une marguerite, ou encore ceux de mes bras, ceux de mon torse, ceux de mon ventre, ceux de mes guibolles, j’aurais bien réussi à en trouver 807 (et pas 806 ou 808), toute la difficulté (tout l’art du jeu) consistant à choisir une partie du corps susceptible de fournir pile poil ce chiffre, sans avoir besoin de tricher, ce qui exclut  les poils crâniens, bien qu’aux dernières nouvelles il s’en soit trouvé un (le jury l’atteste) qui en aurait compté 807, Eric Chevillard en personne, qu’on peut féliciter d’avoir eu l’intelligence de renoncer à son jardin,  et qu’on a connu moins inspiré, comme à l’époque où il s’exerçait à caresser les 1789 piquants de son hérisson, on se demande pourquoi. 




jeudi 13 juin 2013

Plus de temps perdu

Dimanche dernier, un peu après midi. Elles sont où les lunettes ? 
Ne pas les trouver puisqu'on voit flou.
Partir faire les courses au supermarché du coin. Vite vite ça va fermer. 





Retour à pas lents avec le caddy, la cabine est là, 
- même pas besoin d'appuyer sur le bouton. 




Lundi, jeter un coup d'oeil sur sa montre.
Tiens, un papier sur la porte.
Penser à passer ce soir chez les gardiens pour récupérer un paquet.

mercredi 12 juin 2013


807 mots comme autant de lueurs

 
 807 fragments du langage comme autant de silences


 
 807 éclats comme autant de ciels 

dimanche 2 juin 2013

Insomnie.

   

                      Quatre heures. Tiens, mon insomnie se réveille. Je devais lui manquer. Elle se faufile sous mes paupières qui refusent de s’ouvrir pour voir l’heure qu’il est, conservant l’espoir que ce soit le matin, le vrai. Je me retourne dans le lit, cherchant la bonne position, celle qui me permettra de me rendormir et enverra l’insomnie se coucher. 807 aller-retours agités plus tard, je craque….Mes paupières s’ouvrent, constatent, se referment et j’entends l’autre garce se marrer. Elle a encore gagné.


                     Tangages, immobilité totale -respire par le ventre, détends toi-, expéditions vers cuisine, toilettes, mobile, page blanche qui le restera, télé qu’elle force à allumer les nuits où elle se déchaîne, idées ressassées en boucle… Je finis hagarde et m’écroule lorsque cette teigne daigne retourner sous mon lit en sussurant «Je te laisse, à demain».










                    Juste avant la sonnerie du réveil.