samedi 21 septembre 2013

2013 mai le 24, à Recife, Brésil.

me voici à la suite de Jacques Jouet
en ses poèmes de métro
ou plutôt de Jacques Roubaud, en son
ode à la ligne 29 des autobus parisiens
quant à moi, ce sera une ode à la ligne 808
des autobus de Recife
Je parcourrai la ligne intégralement
depuis la gare de départ où nous l'attendons déjà
jusqu'à son terminus :
30 kilomètres d'écriture
combien cela fait-il de lettres ?
de mots ? de phrases ?
j'évalue à la louche trois caractères pour un centimètre
alors 30 kilomètres d'écriture
valant 30000 mètres, ou 3 millions de centimètres
je suis parti pour neuf millions de signes
et lorsque j'aurai aligné ces neuf millions de signes
et les aurai mis bout à bout
nous pourrons relier Olinda à Recife
par un poème de bus.

**

TRANGER



C'est parti
le bus vient de s'ébranler
l'écriture aussi
car la contrainte est la suivante :
n'écrire que lorsque le bus est en mouvement
à cet égard, c'est l'exact contraire
de l'écriture d'un poème de métro de Jacques Jouet
où l'on ne peut écrire que lorsque le métro est arrêté
entre deux stations
Ici, ce sera le trafic qui donnera
l'autorisation d'écrire
ou qui prononcera son interdiction.

Ma tête s'agite
mon corps gigote
et mon stylo est parcouru de tremblements
tandis que nous secouent les dos d'âne
les gendarmes couchés
que nous écrasons sans scrupule
ni vergogne
trois ânes justement sous un modeste toit
de tôle ondulée
nous regardent passer
l'un d'eux est allongé

évidemment, si je n'avais eu le doit
que d'écrire lorsque le bus était arrêté
et si le trafic avait été fluide
je serais sans nul doute parvenu à écrire
un PzM, un poème de zéro mot
mais la contrainte est double ici
car mon écriture doit tenir compte
des soubresauts, des accélérations
du freinage, des flaques
des virages en plus des arrêts.

L'urbanité est ce mélange de ruelles et de grands axes
de macadam et de végétation
luxuriante
palmiers, bananiers, lauriers rouges, blancs ou roses
buissons aux fleurs orangées
et de tours en béton
parfois couvertes de carreaux de céramique
dans une touffeur moite
qui se mêle à la sueur de l'écriture
les arbres aux très larges feuilles d'un vert très dense
me font penser à Chateaubriand
en ses voyages le plus souvent imaginaires
sur les rives du Meschacebé
ici, je suis sur les rives de Recife
et je fais ce récit de Recife
conte de ville narré par un récit de ville
immeuble aux céramiques blanches
immeuble aux céramiques jaunes et bleues
crissement des pneus sur l'asphalte mouillée
odeur de fin de pluie
contact lisse et soyeux du papier
les sens ici se répondent
tandis que nous abordons un quartier de bureaux
où alternent des mini échoppes
de chapeaux, de vêtements
de bijoux, de jus de fruits pressés
moi, je ne suis pas pressé
ou plutôt si,
je suis un simple esprit que l'on presse
ce poème est le jus pressé d'un cerveau
auquel répondent les grandes
gerbes provoquées par les voitures
dans les flaques à l'odeur marine
un peu écœurante, un peu excitante
salée
le bus se remplit
je reste assis
l'œil rivé à l'extérieur
le stylo vissé au calepin
en pleine conscience que je suis à l'étranger
et voilà que je m'interroge sur le sens précis de ce verbe
tranger
je suis allé au Brésil pour tranger
c'est-à-dire pour rendre compte
avec un regard extérieur
— l'océan apparaît
fenêtre entre deux immeubles
on pourrait se croire à Nice ou à Cannes
mais je ne reconnais pas les Cannois ni les Niçois
en les passants d'ici
qui sont plus simples, plus jeunes
plus vivants et plus gais
plus directs aussi
qui te touchent l'épaule pour te rassurer
pour échanger, pour rappeler le plaisir de l'échange
qui est un plaisir tactile aussi
voici déjà ce que signifie tranger
entre mille autres perceptions et acceptions
un chant masculin s'élève
la radio soudain chante
elle chante la roue de la vie
tandis que les larges roues du 808
font hurler l'eau brûlante
les gens sont massés aux barres d'appui
n'est-ce pas une métaphore de la vie
que ce bus qui passe
transition partagée dans le chant et la sueur
et les pieds écrasés
les bras levés affichant leurs tatouages multicolores
alors que dehors un grand huit jaune
propose une autre version de la vie
trépidante, hurlante
la vie qui secoue les tripes
mais je continue de tranger
je trange
et vois ces modestes triporteurs
où l'on presse des cannes à sucre
mosaïque de vie
et tandis que la musique se fait plus forte
le bras levé sous mes yeux
fait apparaître une zébrure de
cinq lignes parallèles et rouges
qui constituent une partition
je lui fais demander quelle est cette partition
il répond Johnny Cash : Heart (ou bien Hurt)
la nuance est subtile et je n'ai pas bien compris
pourtant, entre le cœur et la souffrance
il me semble sentir une différence
dont je ne peux dire précisément la substance
sur son T-shirt noir
s'étalent en son poitrail
six carrés au contour blanc contenant chacun
deux grosses virgules blanches sur fond noir
dont les positions sont toutes différentes
ces deux-là tête-bêche
font un 69 par exemple
avec cette légende admirable sous les six carrés
"Comma sutra"
qui est une belle légende de vie
tant il est vrai que nous ne sommes
que des virgules, passagères et tranges
à l'instar de ce voyage en bus
que des respirations, hors de l'apnée totale
hors du néant fatal
nous ne devons notre virgule qu'au
plus étrange hasard
et le passage sur terre
aléatoire, invraisemblable
et pourtant réel
imprévisible
et pourtant réel
n'est qu'une simple virgule
une inspiration
une bouffée
on tire sur la vie comme sur une cigarette
toutes deux virgules
avant de retomber en cendre
comma sous trash
le tatoué s'est assis
ma voisine lui a donné le programme du festival
– ça sent le feu, soudain –
et le voici qui lit les noms des poètes invités
il en connaît plusieurs, visiblement
et voici maintenant le programme du festival
qui circule, qui inonde notre voisinage de bus
les gens de Recife cela se voit
aiment la poésie
bouffée de vie
bouffée de vent, de vie et d'envie
ne se servent-ils pas du programme du FIP
comme d'un éventail ?
et n'est-ce pas là le meilleur effet de la poésie ?
la poésie est souffle de pensée en mouvement
souffle de vie
la vie elle-même comme
souffle du lit, virgule du lit,
comma sous drap
voilà que je trange à nouveau
nous sommes arrêtés immobilisés
je ne peux même pas écrire ces quatre mots d'affilée
les quatre files fixes et pleines
qui induisent des cohortes de corps
tous tendus dans la même direction sans toutefois pouvoir se voir
les corps se suivent mais ne se rencontrent pas
n'est-ce pas là le contraire de l'étreinte ?
le seul venant à ma rencontre
reste le vent, étreinte du vent
car le vent étreint sans discernement
et dans ce dédale de fer évoluent un ballet de vendeurs
d'oranges, des vendeurs de canettes
des vendeurs de serviettes éponge
des donneurs de journaux gratuits
l'autobus en a marre d'être immobile
le propre du bus n'est pas l'immobilité
alors le 808 fait une embardée
et tournant résolument à droite
il roule entre les palmiers
et voici que Jésus vient à moi
dans la bouche d'un jeune vociférateur
qui vient de monter
et qui distribue des tracts et des stylos
son T-shirt est barré d'un grand Jésus écrit en bleu
la bandoulière de son sac à miracles
porte aussi l'inscription Jesus Cristi
il nous explique comment utiliser le stylo
quelque chose m'échappe
il nous explique comment fonctionne Jésus
finalement repasse parmi nous et récupère
les stylos qu'il a généreusement distribués
il les récupère, sauf auprès de ceux qui
veulent bien lui acheter Jésus
je vois là une grande différence dans le bus
Jésus se vend tandis que s'offre la Poésie
la poésie se dit à voix douce
tandis que Jésus crie
je continue de tranger
car tranger consiste aussi à rebondir
l'imprévu servant de trampoline
le poète de bus est un opportuniste
qui rend compte
et qui passe son temps à tranger
et à tout mettre dans un même pot
car la mémoire d'un pot est tranger

Quartiers chics maintenant
quelque chose s'est rompu
ça sent la fin
une avenue immense
des bosquets d'eucalyptus
de larges pelouses entretenues
le bus court comme s'il avait
moins à montrer, moins à dire
il file à toute allure
il traverse
ça sent la fin
ce quartier n'est que de passage
aucune âme ne s'y aventure piétonne
des séquoias agitent tranquillement leur
fin branchage de gaze
les palmiers jouent les berceurs
ça sent la fin
un tank sur le gazon pointe nonchalamment son canon vers nous
pour nous rappeler que nous sommes frêles et mortels
sous les tendres jaunes des mimosas
l'armée côtoie l'école
l'uniforme l'uniforme
ça sent la fin
ça sent la fin
c'est la fin
j'ai trangé
j'ai trangé
je suis allé tranger


vendredi 20 septembre 2013

Répondre à la Question

Je l’ai reçue ce matin dans ma boite mail. C’est dans trois ans. Dans trois ans et cela a un prix. Mais trois ans ce n’est rien. Et quand on aime, quand on aime vraiment, on ne compte pas ce qui est nécessaire à la réalisation de son attente. Et j’ai le désir d’être une femme quelles que soient les épreuves à traverser.
Elle vient dans trois ans faire un concert à côté de chez moi, dans mon pays. Le mail le dit qui envoie l’information à tous ceux qui l’aiment. Alors, le ciel bleu peut bien s’effondrer, la terre s’écrouler, je souscris dès aujourd’hui à un crédit pour acheter la meilleure place. Mon amour est grand comme la peine que j’aurais à ne pas la retrouver.
Etre une femme, c’est avoir une destinée. La mienne est là : dans cette somme d’argent à réunir. Et qu’importe le flou pour l’instant. L’assistante sociale, la conseillère de Pôle Emploi, la voisine et le compagnon disent que c’est une folie. Qu’importe. Ils sont lâches. Quand on aime, les autres ne peuvent plus vous en conter.



J’aimerais tellement ressembler à Céline, avec un regard de braise calme sous lequel souffle le tempo de la passion, une chevelure de lionne blonde avec un tombé tout à la fois lourd et souple et sans plus jamais de pellicule, un grain de peau impeccable comme un désert que le regard frôle mais ne pénètre pas, une bouche offerte, lisse, brillante de promesses qui ne se violent pas.
J’aimerais tellement ressembler à Céline. Je passerais mon temps à chanter, même bouche fermée, même dans le silence. J’aurais des cours d’amélioration de mes constantes et des cours d’optimisation de mes formes. Sans douleur, sans regret, avec accompagnement. Je répondrais à des questions pour lesquelles je connaîtrais les réponses qu’on aurait construites. Je voyagerais. Je prendrais beaucoup la lumière, la limousine et l’avion privé.
Je serais femme, tellement femme. J’aurais des seins incroyables et des fesses juste ce qu’il faut, une taille qui se fasse passage, chemin fin et précieux entre ma cage thoracique et mon bassin. Et si le temps passe, inexorable pour ses cruautés, c’est moi qui ferais tout pour le regarder passer chez les autres. Et qui réussirais.
Femme, j’aurais des hommes tout autour de moi pour s’occuper de moi et non pas moi pour m’occuper d’un seul. Femme, on me regarderait, on me trouverait précieuse comme une larme de princesse.
Femme, comme Céline, je serais Femme qui chante, et qui crie, comme dans l’amour, comme quand les gens s’imaginent des sons pour illustrer le plaisir. Pourtant, s’il est un territoire où je suis muette, malgré les recherches … optimiser ? redessiner ? trouver une issue ?... c’est sur le plaisir. Sur le plaisir de Céline.
Céline, quand tu fais l’amour, est-ce une aventure toute aussi travaillée de spontanéité calibrée ?
Sais-tu, Femme ?
Femme, vraie, femme, pleine, femme, quand j’aurai la réelle réponse à cette question, j’aurai 807 raisons de ne plus me poser de question sur la féminité. Et si un doute encore persiste, alors, arrivée à ce stade de plénitude optimisée, là, je me suiciderai. Je suis sûre que ça fera vendre.



jeudi 19 septembre 2013

Les morbacks.

               La rencontre. La sonnerie du téléphone interrompt la préparation d’un joint, je déteste rouler, heureusement depuis que je prends de la poudre je fume beaucoup moins, un truc positif. C’est Nadine, putain ce que j’avais été accroc à cette gonzesse mais impossible de croiser un mec sans qu’elle se le fasse, maintenant qu’elle est dans le cinéma je n’imagine même pas...- Salut Rico, j’ai un pote qui cherche un batteur pour passer au ″807″ dans 15 jours, ça te branche ? Elle en avait de bonne la blanche neige des squats, le ″807″ l’endroit le plus branché de la capitale.- Qu’est-ce qui fait comme zic ton pote ? - Du punk super bien ! Elle a toujours été comme ça Nadine, un rien l’emballe.- Ouais, tu sais moi je tripe plutôt Rock- Ouais, ben justement BB le chanteur y dit que c’est du Punk Rock, génial non ?- Et toi la vie ça va ?- Couci-couça, en ce moment je fais un film avec BB c’est comme ça que je l’ai connu, il est super sympa !- Mon futur chanteur se tape mon ex, faut pas aller contre son destin.- Ok je veux bien faire un essai- Bouges pas, je te le passe. - Où tu veux que j’aille bourrique ? Je l’adore.- Salut !- Salut !- J’essaie des batteurs demain soir dans un garage à St Denis, tu peux passer ?- Ça peut se faire. Tout est dit.



                 Le ″807″. En fait de concert au ″807″, on doit passer après les ″Mozart siliconés″, un test de trois, quatre morceaux pour voir si on assure. Une semaine on se pointe dans la boite histoire de discuter le coup avec le patron et en boire un à l’œil. Ce con nous emmène dans les chiottes, style « nous seront plus tranquilles pour parler » et il nous demande de changer de nom, sa boite a un certain standing et ″Les Morbacks″ ça fait naze. Tu le crois toi ? Et là votre serviteur a été magistral, je lui réponds : -Tu ne voudrais pas qu’on te fasse une pipe aussi ? BB diplomate en rajoute une louchette. - Dans trois mois tu nous supplieras à genoux pour qu’on vienne pisser dans ta boite.
Pas démonté le patron rigole doux amer et nous confirme pour la semaine suivante. Pour le whisky, on peut aller le boire chez Simone, elle fait des promos “spéciales pouillaves”.
Le fameux soir, les ″Mozart siliconés″ finissent leur concert et à peine ont-ils posé leur matos qu’on s’installe à leur place. Lise la copine de BB s’assoit sur le bord de la scène, tout irait pour le mieux si le bras droit du patron, une bite froide, ne lui demande d’aller poser son fessier ailleurs. Lise, petite blonde au visage de madone, faut pas la chauffer. Elle lui répond un truc qu’il n’a l’air pas l’air d’apprécier et là il fait une erreur, il la prend par le bras et la balance dans le public. BB tout en chantant se rapproche de l’inconscient et lui balance son manche de guitare dans la gueule, KO la crème de con. Pour ceux qui préfèrent la dentelle aux chaînes, passez direct au prochain épisode ou mieux arrêtez là. Sur la scène les amplis s’éteignent, les rideaux se ferment et les videurs déboulent de partout, une meute d’affamées, ça sent le carnage, notre bévue est de nous diriger vers les loges, un véritable enchevêtrement de petits couloirs. On court, on rigole, on flippe, derrière nous les pas lourds de la horde sauvage. Arrivés au bout de l’interminable labyrinthe, la loge semble minuscule, aucun passage secret, aucune issue, on est dans le film de la vraie vie. A peine a-t-on repris notre respiration que dans l’encoignure de la porte une tête de nabuchodonosor à barbe apparaît, BB prend son élan et lui décoche un pain digne du grand John Wayne, une sacrée paire de couilles mon nouveau poto. 
Sauf que le géant ne bronche pas, juste un frémissement nasal et ensuite les éléments se déchaînent, pour ma part je ne me plains pas, celui qui s’occupe de moi se contente de me tenir par le cou à dix centimètres du sol, je regarde la scène avec de la hauteur. Je ne dirai pas la même chose de Syl qui se sert de sa basse comme un chevalier son épée, qu’a-t-il fait ou dit pour énerver à ce point son cerbère, l’autre l’attrape par les cheveux et le traîne dehors. Je cherche des yeux le gratteux mais ″Fa le corse″ a carrément disparu ! Ça commence à craindre sérieux quand la mère de BB se pointe en hurlant qu’on assassine son fils. BB est sauvé in extremis, les nabuchodonosors respectent les mères. Nous nous retrouvons devant la boite avec quelques côtes cassées et les videurs qui se foutent de notre gueule. Cela ne nous empêche pas d’y retourner la semaine suivante et d’y foutre la zone, le patron ne nous en porte pas rigueur, on inaugurera sa futur boite ″Le palmier électrique″ quelques mois plus tard. Puis ce fut le temps des tournées.


                Concert à Blois. Le concert commence dans 5 minutes et l’ampli refuse de sortir une note. "Fa le Corse" se penche sur les prises de jack et peste sur les nouvelles technologies numériques.- Où sont passés nos bons vieux amplis à lampes ? Moi, comme d’habitude je copine avec le trac en sirotant un whisky alors que BB raconte la vie. Les rayons lumineux au-dessus des portes clignotent, signe de notre imminente entrée sur scène. Ce soir est un peu spécial, nous jouons à Blois et toute la famille du côté de ma mère assiste au spectacle. Je les repère facilement au milieu des punks. J’entends ma mère leur faire l’article « il ne faut pas manquer le concert du petit, c’est absolument géééniaaal » Ils ne s’attendaient pas à se retrouver dans une arène où les taureaux ont des crêtes rouges. Tous ont répondu présents, la tante Lucette et la cousine Raymonde inséparables, Roger le patriarche en correspondance directe avec la guerre de 14 et une kyrielle de cousines et cousins affichant une moue dubitative aux frontières de l’étonnement et de l’anxiété. Bon c’est parti on se passera du Combos, "Fa le Corse" vient de l’achever à coups de Docs. Nos concerts ont une particularité quasi immuable, ils commencent à fond par notre célèbre morceau "Les Morbacks vous collent à la peau". Entre deux cymbales je vois Lucette et Raymonde qui se cramponnent l’une à l’autre telles deux naufragées sur une mer de voyous, Roger a carrément disparu du champ de bataille. Les punks, frustrés de n’avoir pu bouger pendant des heures, peut-être des jours, ne laissent aucune chance à leur voisinage, ils dévastent avec une redoutable efficacité chaque mètre carré de la salle. Entre deux roulements je maudis ma mère, pourquoi fallait-il qu’elle se mêle de ma vie ? Si il y a une couille, à tous les coups ça va être de ma faute ! J’aperçois Roger à la buvette en grande discussion avec le barman, ils se font des grands gestes d’un autre temps. La température monte d’un cran quand BB enlève sa chemise et entonne "A ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne". Lucette a lâché Raymonde, elle apprend le po-go dans les bras d’un géant vert, je commence à avoir des crampes dans les poignets c’est toujours la même chose je pars trop vite et au milieu du concert je bloque, faudrait que je canalise mon énergie. Le concert se termine avec quelques éclopés mais la famille va bien, je claque une bise et vais me coucher demain on remet ça.


                 Ça vient du fond de mon ventre ! Mes bras viennent du fond de mon ventre. Mes deux bras frappent sans douceur et sans douleur, juste une sensation de crampe dans les poignets qui accompagnent le mouvement de mes bras. Mes poignets qui viennent du fond de mon ventre tapent, ricochent, s’envolent puis recommencent.
Greffés à mes poignets, des baguettes de bois claquent, rebondissent sur les peaux, elles donnent vie au tempo. Rapide ou lent, le tempo est régulier, silencieux il est toujours présent. La sueur coule sur mes bras, sur mes poignets, mes doigts cloquent et saignent quand que je lance les baguettes à l’assaut des hautes cymbales en cuivre. J’ai mal, chaque coup cogne mes os, ouvre mes chairs. La chaleur des projecteurs brûle ma peau. Ne pas ralentir, ne pas accélérer, garder le tempo, toujours le tempo. Ce tempo que vient du fond de mon ventre.

mercredi 18 septembre 2013

Étrange ligne Et bus brésilien


(En écho à « 2013 mai le 24, à Recife, Brésil »)

Rouge brasier,
Rouge baiser,
Sous le feu
Du macadam
Des coups de frein,
Son âme se maquille
Dans la vitre,
Brunie par le soleil,
D’un bus roulant
Sur une grande artère ;
 Veines du voyage,
Sang pur de l’exil,
Imaginons que la scène
Se passe au Brésil…



« Recife » : esquif,
Esquisse d’un kif
Irréel ou le « je »
Se noie —
Boule de soi, de soif
Et teint de suif —
Dans un bain
De canne à sucre,
  De vendeurs à la sauvette,
De prêcheurs du dimanche
Et de poètes, à la peau hâlée
Par le sommeil brésilien,
Qui s’éventent avec un papyrus.
Imaginons que nous dénouons
Les liens qui unissent le réel
À la nature du rêve.
Il nous suffira
De l’écrire, de décrire
Les chevauchements de la chaussée,
Les 807 faits et les gestes présents,
Le saut quantique,
Ces 808 secondes somnambuliques
Sur le fil d’une odyssée solitaire
Suspendue à la ligne
De bus.


Dos-d’âne et trous béants,
Peau crevassée
D'un bitume torturé
Par une étrange touffeur,
La poésie
Se fait mue
Et serpente sur le dos nu
De l’asphalte où poussent
Palmiers, lauriers rouges,
Bananiers et buissons aux fleurs d’oranger.
Le végétal explose les pupilles,
Embaume les chambres à air 
Et parfois, il crève les roues libres
De l’autobus.
Chemins d’axes et de croix,
Changement de position,
Kâma-Sûtra du désir
Sur l’asphalte, la sueur et la chaleur
Perlent sur les hanches nues de l’imaginaire.
De « Recife » à « Rio »,
Le chemin est encore loin,
Comme étrangé à toute vérité.


Déjà,
Le Cristo Rei nous tend les bras
Pour soigner les plaies

Du voyage.

début de partie, saison 5 sur orbite, taga da tsoin tsoin...

                   Prise d'un vertige de façade à l'idée de démarrer une saison déjà anthologique - et oui, c'est partie pour des contributions en quatre parties, je saisis en tremblotant un kleneex bas de gamme et me remémore le final subtil de deux plumes de poids. Lequel, me demanderiez vous si on se connaissait. Et bien, voyons, c'était la Fin de partie de l'ancien taulier, Franck Garot, et de l'inspirateur nombrilo-centré Eric Chevillard. Je vous rafraichis le neurone flottant: "Tiens, papa, c’est pour toi, me dit Agathe en me tendant un petit bouquet vert cueilli dans mon dos tandis que je me livrais, accroupi, au dénombrement annuel des brins d’herbe de ma pelouse. Merci, ma chérie belle – et j’arrachai sèchement le huit cent septième qui me chatouillait l’index pour lier sa gentille offrande. (l'Autofictif n° 1347, 18 septembre 2011). Tiens, taulier, c'est pour toi, me dit Éric Chevillard en me tendant un petit livre blanc composé dans mon dos tandis que je me livrais, assis devant mon clavier, à la programmation quotidienne de ce blog. Merci, mon chéri beau – et je mis sèchement fin à mon aventure bloguesque, décision qui me chatouillait l'esprit depuis longtemps, pour lire L'Auteur et moi, sa gentille offrande. (les 807 n° 1430, 21 avril 2012)." Mon kleneex moite et déchiqueté tapote discrètement une dernière larme qui vient de ruiner mon mascara, -et oui, c'est ça aussi les dommages collatéraux d'un truc bien torché, et voici une image explicative pour le côté visuel, avec comme légende: vertige de façade.






                                  J'aurais bien consacré un temps infini, voir même perdu, puis retrouvé incidemment au détour d'un salon de thé du huitième arrondissement, tout cela pour chiader un 807 trop de la balle...J'aurais bien ciselé deux ou trois ouliperies à base de "taga da tsoin tsoin". C'est vertigineux tout ce que je pourrais faire grâce à ces sympathiques petites voyelles et ces consoles toutes choupinettes. Mais la magie de la création est protéiforme (faut-il le regretter, faut-il s'en réjouir, ou s'en tamponner le coquillard, tout est possible), et Freddo La Rognure, un vague pote keupon des familles, m'a quasi prise en otage pour un tournage de quatre minutes. Ce coco, c'est le co-réalisateur. Et accessoirement le co-producteur et le co-scénariste. La préparation d'un tournage, même d'un court, c'est absolument pas de la tarte. On stresse, on claque les dents, on boit du soluble tiède, la pression monte, on gère de magnifiques acteurs aux égos de feuilles d'automne, on s'arrose de SMS du soir au matin (et avec le décalage horaire, on sait plus quelle heure on est). La galère. Alors que j'aurais dû être en train de lancer la saison 5, mon index droit tapotait nerveusement mon portable blanc : choupinou d'amour de co-jenesaisplusquoi, ceci est un message privé, si trop stress tournage, moi manger trop côte d'or, relax baby. Ce après quoi un SMS me réveilla : chouette, on s'en fout, faudrait que tu donnes un coup de collier et démerdenzisich pour pécho un ziquos pour la bande son, on est à poil. C'est pas cool, le cinoche. L'écriture, c'est vachement mieux dans le genre taga da tsoin tsoin...Quoique, l'un dans l'autre...Comparons. Y a plein de gens dans le cinoche VS trop de voix métalliques dans ma tête dans le textuel, où faut en sus rajouter le nombre fétiche 807. Quelle galère. Quel vertige. Quelle zone...Si on mettait un chouîa de son pour s'extirper du traquenard de l'art. Quoi écouter...Quelque chose de sonore, comme quand on crie huit. Mika, par exemple...Mika d'Impaled Nazarene, c'est pas mal pour le relax...



lundi 26 août 2013

807 ter(re)


               Il avait lancé un appel qu'il ne suivait pas lui-même, préférant rester cloitré chez lui, volets fermés, dans la peur de la foule qui par millions n'avait pas manqué de sortir dans les rues et d'écrire sur les murs des 807, de relever des 807 dans des vitrines, de photographier des 807 sur les gens, les animaux, les voitures, les bus, les trains, d'arracher des 807 à ceux qui en portaient au cou, aux oreilles, aux joues, à même la peau, 807 tatoués qu'il fallait bien arracher à vif.


             Un jour, des mois plus tard, un petit matin calme et désert, alors que tous les autres dormaient, abattus par leur quête incessante du nombre, il sortit enfin de sa retraite et pu constater l'étendue du carnage à quelques traces qu'il releva dans la poussière.  





mardi 13 août 2013

Les 807 coups de Jarnac.


              Dans le murmure assourdissant et permanent, il y a tout à entendre, découvrir, oublier. Il avance dans le tunnel en se répétant ça comme un mantra, la sueur qui dégouline jusque dans ses oreilles assourdit même le son de ses Dock. Le filet d'abeilles dans le coeur, bourdonnement incessant, il marche, prend la dérive, en équilibre sur une tranche de bitume, s'engage sur l'autoroute.


              Elle sort de sa douche et tend la main pour attraper un peignoir où un dragon crachote quelques flammes. Il lui a offert l'année passée pour la récompenser de ses bons services. C'est vrai qu'après l'avoir exfiltré de Kirghizie, ils avaient fait la vie. Les 807 coups, de Trafalgar, de Jarnac, quant aux après-coups, ils étaient clairement plus difficiles à négocier.

               La route disparaît aussitôt dévorée par le blanc des phares, les coups sourds qui venaient du coffre se sont tus, il cherche une radio écoutable en se rappelant la fille retrouvée à Jarnac. L'aventure, c'est l'aventure se dit-il et rester lui aurait coûté plus que tous les départs envisageables. Résister au passage du temps, ça passe par la voie de dégagement qui n'ouvre sur rien, la courbe de la glissière de sécurité, le tunnel impalpable dans lequel il accélère encore.





fin de la saison 4

la saison 5 débute le 18 septembre, une nouvelle saison de tétralogies

Ponts et fleuves II


                    
                   Le jour où on prend la photo, le ciel bleuit un peu, puis redevient comme un marbre veiné de gris, l’eau frôle les ventres des ponts, les piles se tiennent droites. La ville entière retient son air, espérant que les eaux finiront par capituler.
Il fait chaud, une chaleur feutrée qui se lâche aussi doucement qu’un pneu se vide sur les toits et les dômes aux tuiles vernissées de Pest. Du côté du marché, pluie de paprika et odeur de saucisses, la quantité de victuailles aux étals permettrait de tenir un long siège.
Sur l’autre rive, Buda dans ses hauteurs semble hors d’atteinte avec ses petits pavés, son château et ses monuments, pourtant reliée à la même attente. D’une bouche à l’autre, d’une rive à l’autre, rebondissent les mots Crue historique.


                Comme tous les gens debout sur des ponts, on regarde, on scrute l’eau. Elle coule à une allure de marathon, elle n’arrête pas de gonfler. Entre hier et aujourd’hui, elle est comme un enfant qui aurait pris vingt ou trente centimètres sous la toise.
C’est le Danube, me dit Manuel, il est très chargé. Il prend sa source loin en Forêt Noire.
Il ne précise pas si chargé de pluie, de mémoire, de boues. Ce que je vois passer, pour le moment, ce sont des branches d’arbres, puis un tronc entier, racines et branches, suivi d’un cochon aussi gonflé que les eaux et par les eaux, ventre en l’air et pattes inutiles.
Plus mort que vivant, dit Manuel. Un vrai manège enchanté, je pense, en m’attendant à voir un cheval ou un éléphant. Mais aucun éléphant, mort ou vivant, ne patauge dans le Danube.
En hongrois, le Danube se dit Duna. Et avant de se former en Duna, aussi large que deux ou trois Seines, il y a l’Inn, un des affluents allemand, très pressé et tout vert, vert de l’eau des Alpes - débit de 807 m3 à la seconde, ou presque- et aussi d’autres affluents qui sont bleus ou noirs : un vrai fleuve toutes eaux mêlées.
Si, maintenant, on voit défiler des cochons, t’imagines bien que les silures sont partis depuis longtemps, poursuit Manuel sans faiblir. Il était en France l’été du massacre, il lui en est resté quelque chose.
Partis où ? je demande. Il me décoche un regard aussi noir que la Mer où va se jeter ce fameux Danube, avant de rajouter : Avec tous ces pays qu’il traverse, les silures peuvent être n’importe où. On n’est pas venu pour adopter des silures, ai-je envie de dire mais il me semble sage de garder cette remarque en interne.
Bientôt la nuit tombe et on ne voit plus grand-chose. Un pont perpendiculaire à un fleuve permet de le traverser. Ce qu’on fait en se disant que passer un fleuve, c’est plus facile que franchir un mur. Et Pest nous accueille.
Le lendemain, jour de notre départ, on vient rendre un petit hommage à Duna. Le fleuve a doucement courbé son dos sous la toise, plus personne n’a envie de dire Tiens-toi droit. Sans doute l’hystérie finit-elle par s’épuiser dans trop de flots.
Les jours d’après, les eaux du fleuve baisseront vraiment les bras et les hommes chercheront à réparer et effacer les traces du grand débordement.
Et Manuel, rentré à Paris, rentré dans le rang, vrai pêcheur d’éperlans qu’on fera frire en trinquant autour d’une bouteille de Tokay.


jeudi 8 août 2013

Ponts et fleuve I


                  Cette année-là, l’avènement de l’été fut tardif. Les mines tristes et contrites des gens s’avançaient dans les rues, presque mécaniquement, aussi vides que dans un songe sans couleur. Puis, le soleil reprit l’habitude de paraître tous les jours. Les mines s’ouvrirent, se colorèrent. Le fleuve brillait d’un vert entre jade et malachite, selon les heures. Il coulait, d’un cours si naturel que, désormais, tout le monde savait dans quelle direction se trouvait la mer. Le fleuve était redevenu le pouls de la ville, sa principale artère, battant au rythme lancinant de la chaleur qui montait. Et les voix avaient retrouvé des chants d’envie de mer.
L’été battait son plein. Courant juillet, des pêcheurs tirèrent de l’eau plusieurs silures qui atteignaient les trois mètres. Mauvais présage ?
Au Museum, on autopsia le plus grand des silures. Qui pesait plus de deux cents kilos. Son apparence, semblable à ce que l’on connaît de l’animal : une bouche très large, des yeux minuscules, des écailles à peine visibles. Le plus curieux, c’était le contenu de l’estomac de la bête : des petites clés par dizaines, de toutes petites clés métalliques, qui tapissaient le fond de son estomac en haut duquel flottaient des morceaux de canards col-vert, de ragondins. Mais pas la main d’un homme, comme on avait voulu le faire croire.


                 Le Pont des Arts en était couvert. Celui de l’Archevêché aussi. En remontant la Seine sur les quais les jours de grand soleil, on voyait scintiller les cadenas, on imaginait que les rambardes des ponts étaient tressées d’or ou de bronze. Fixés aux rambardes, pendus les uns aux autres en grappe quand il n’y avait plus de place. Les couples se faufilaient la nuit pour les y accrocher. Dans la journée, c’était devenu les lieux touristiques les plus fréquentés. Le phénomène avait enflé de façon incontrôlable. Les plus audacieux se faisaient photographier sur le pont durant les nuits claires, le cadenas au bout des doigts, puis le geste de la main qui jette la clé. Et le baiser, le dernier baiser. Séquence triptyque.


                 Ç’avait été une flambée d’été. La légende du cadenas qui scelle l’amour des couples toujours, s’était transformée en légende urbaine du silure. Même l’Eglise s’en était émue. Tous les couples se défaisaient. Dès que les eaux du fleuve engloutissaient la clé du cadenas, chacun partait de son côté. Il y eut des enfants abandonnés sur des aires d’autoroute. Des femmes et des hommes pour qui le lever du soleil ne signifiait plus rien. La ville s’en retrouvait toute chahutée, sans ces rythmes collectifs qui la parcouraient.
Dans le week-end dépeuplé du quinze août, les rambardes des ponts furent cassées à la tronçonneuse, puis remontées en pierre. On ratissa le fond du fleuve, on filtra les eaux sablonneuses. Il y eut bien une association de pêcheurs pour s’indigner du massacre des silures. Puis, silence jusqu’à la fin de l’été.
À l’automne, plus rien n’y paraissait. Dès les premiers frimas, les feuilles des marronniers crissant sous les pas, les peupliers frissonnant dans l’air humide, des couples se promenaient, se photographiaient devant le fleuve. Et repartaient ensemble.
Pourtant, sur le plus vieux pont de pierre de la ville, à l’ombre de la statue, quelque chose de discret s’était gélifié. Le long de la grille entourant la petite esplanade qui surplombe le Vert-Galant. À la nuit tombante, de très jeunes silures aux reflets métalliques vinrent longer la pointe de l’île. C’est une adresse qu’on s’échangeait sous le manteau. Le Lonely Planet parla de « The 807 Zone ». Pour nous, c’était simplement Les 807. Le matin, quand le soleil donnait, que l’air était clair, tous ces cadenas leur faisaient un écrin précieux, à Henri IV et sa monture.