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mardi 2 décembre 2014

extrait du journal d’Ysengrinn


lundi 29 septembre 2014 
Une louve solitaire nous a rejoints cette nuit. Hersent est d’accord et nos trois louveteaux l’ont baptisée : Tatie Loulou. Six ! Je suis près de tenir le serment fait à Wolfgrinn lors de son agonie sur les fougères. Dans son enfance, la famille comptait 100 individus ; quand il prit le commandement, 63 ; à ma naissance, 48. Puis le massacre. Ils sont venus plus nombreux avec plus de fusils plus puissants. Les balles perçaient l’aube et les panses. Ma douce louve de mère abattue en plein bond : PAN ! Et PAN ! PAN ! PAN ! Tous. Je me suis blotti contre le Vieux mourant, il m’a ordonné de m’échapper et m’a fait jurer. En route, j’ai trouvé Hersent qui avait désobéi et s’était éloignée. Nous avions 1 an et nous ne savions rien. Nous avons couru jusqu’à ce que nos huit pattes s’affaissent, nous avons dormi puis ouvert les yeux.
J’ai dit : « C’est ici que nous reconstituerons la meute ».



30 septembre
Tatie Loulou est géniale. Elle est d’une saison plus récente qu’Hersent et moi, mais elle a pu être éduquée avant l’extermination de son clan. Elle comprend les systèmes humains et sait qu’il se passe quelque chose de pourri dans trois jours.
1er octobre
Nous irons chasser avec les gosses cette nuit, même s’ils sont un peu jeunes ; s’il nous arrive malheur, ils doivent savoir se débrouiller.
2 octobre Rifgrinn a chopé un agneau ! Fifgrinn a détecté le berger et Lohengrinn, qui court à une vitesse incroyable, l’a détourné. Quelle belle chasse ! La relève… 
On s’appelle, tanière, bonne bouffe.



3 octobre    
Ils ont accroché partout un papier où est écrit qu’ils ont le droit d’en tuer Un. Nous, on les mate : de toute la vallée arrivent des caisses en ferraille avec 4 roues dessous et une derrière. Ils rient, boivent, arment, sont bête, arment, boivent, rient. Loulou nous raconte un conte d’Hommes: il y a très, très longtemps, ils ont inventé la roue pour soulager la peine, porter sans fatigue, aller aussi loin que nous. Là, en bas, 161 4x4 à 5 pneus et 1 scooter partent en guerre. 807 roues contre 24 pattes.
Bon, on ne va pas s’alanguir sur leur décadence… J’ai dit : « on va bouffer à l’alpage ». Là-haut, tout de suite, Hersent attrape un chevreau. Martin, le berger, ne fricote pas avec les immondes d’en bas. Lui, c’est pas pareil, il fait son boulot. N’empêche que quand il sort son rectangle en plastique et se met à taper dessus, Loulou lance l’appel et on met les bouts.



3 octobre, le soir
Pendant qu’ils montent d’un côté, on descend de l’autre. Bête comme choux, chèvre et loup. Eux, là-haut, c’est engueulade et alcool mauvais, nous c’est tanière et bonne bouffe. Loulou dit qu’ils placarderont une autre fois leur papier létal. Je m’en fous, on  bougera … Et puis, c’est bientôt l’hiver… Et puis, il me semble avoir entendu un appel. Sept ? 
C’est gagné, Grand-Père, nous comptons. 

mercredi 15 octobre 2014

le cadeau du train

   En montant dans le train, à 8 h 43 mn14 s, à Plutsch-sur-Seine, Léonard a l’estomac dans les talons et le moral dans les chaussettes. Impuissant à rectifier son histoire d’amour, si mal foutue en général qu’elle a mal fini, il entreprend le paquet de chips qu’il finit bien. Il a résolu un problème sur deux.

    À 8 h 47 mn 8 s, comme chaque fois qu’il prend ce train, c’est-à-dire souvent, il passe devant ce drôle de petit appartement perché en nid d’aigle au sommet d’un vieil immeuble, un parallélépipède presque carré exhibant une terrasse de surface équivalente avec vue panoramique sur le lancinant ballet des trains. On aperçoit, à travers les deux portes-fenêtres, les carreaux de derrière que la lumière traverse ; sans la vitesse du train, on aurait pu y observer des humains in vivo, et Léonard a souvent souhaité un ralentissement ou un arrêt imprévu pour espionner, quoique l’étrange habitation parût inhabitée. Aujourd’hui, surprise : il y a quelqu’un sur la terrasse.



    Léonard devine : incontestablement, l’homme fume une cigarette en regardant passer les trains comme les vaches regardent passer le temps. Ils ont fait l’amour jusqu’à 8 h 45 mn 23 s puis la femme s’est endormie. Le temps ne suspend pas son vol, le train ne siffle pas, le rossignol ne chante pas, un pigeon pose même son guano, pourtant l’instant est d’une beauté insurmontable. Le bonheur des autres ne fait pas le malheur de Léonard, au contraire, des trombes d’eau salées sortent enfin par ses yeux, libérant en son thorax un espace ( dont l’absence aurait fini par lui être fatale) afin que le cœur y batte et l’air y circule. Le train stoppe à la gare de Lyon à 8 h 56 mn 41 s. Il n’aura fallut que 807 secondes à notre héros pour jeter deux cailloux hors de sa chaussure.