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lundi 24 mars 2014

Accords toltèques

         Valentin, encore lui. 
C'est le soir, juste avant la fermeture du café-épicerie, à trois tours de roue de vélo de chez lui, roues de son vélo qu'il appuie contre le mur tapissé de lierre. Il achète un paquet de cigarettes qu'il ne fumera pas, mais descend un ballon de Sancerre au comptoir tout en promenant ses doigts sur quelques cacahuètes égarées au fond d'une soucoupe. On ferme, dit la patronne, et elle ferme, lui laissant à peine le temps de se faufiler sous le rideau de fer, encore tout frissonnant de ce petit effet guillotine. 

          Pince coupante à la main, une fille à la chevelure noire aussi longue qu'un ruban de zan déroulé, tout à son affaire autour de cet antivol en queue de petit cochon. Valentin fait Oh!, deux fois, interloqué et séduit par l'audace de la fille dans cette rue, dans ce quartier où rien ne se passe et où personne n'a jugé bon d'installer un commissariat de police. Elle le regarde droit dans ses bottes, et lui dit Ne fais pas de suppositions, je ne suis pas en train de voler ton vélo, j'essaie juste la pince que je viens d'acheter.   

          Elle, c'est une grande fille nature, peau pain d'épices, salopette en jean et livre dépassant de la poche arrière : la Bible. Sa bible à elle, plus précisément, "Les quatre accords toltèques". Elle revient du Mexique où elle a rencontré Don Miguel Ruiz, en personne. Se fait appeler Dolores ou Remedios, des noms qui ont à voir avec le corps et ses désagréments. Les noms, tant qu'on ne les traduit pas, on ne sait pas, pense Valentin en débouchant la deuxième bouteille de Pinot noir. 

          Fais toujours de ton mieux, a-t-elle dit hier soir, avant de sombrer dans un sommeil comateux. C'est le quatrième accord du livre. 
Dans le jour qui se lève aussi lentement qu'un bas descend sur une jambe de strip-teaseuse, Valentin mastique le deuxième accord de la bible : Quoi qu’il arrive, n'en fais pas une affaire personnelle
Dans le buffet, dans le coffret à argenterie hérité de la grand-mère, il manque 8 couteaux, 0 cuiller, 7 fourchettes. 
Elle a laissé sur le frigo un post-it qui dit : Je pars. Salut! 
Le premier accord toltèque, momentanément égaré dans les méandres de sa mémoire immédiate, revient à Valentin : Que ta parole soit impeccable.  


mardi 18 février 2014

Positions


           Ce matin-là, Valentin sortit de chez lui, comme d'habitude, claquant doucement la porte pour ne pas réveiller la personne qui ne dormait pas dans son lit, ni n'habitait sa vie. Arrivé au bas de la rue, il entra dans le café-épicerie acheter un journal qu'il ne lirait pas et un rouleau de sacs poubelle. il prit le temps d'un café au comptoir, qu'il ne but pas, juste pour le plaisir des ablutions du percolateur. Sortant du bar à reculons, il buta contre un sac à dos à trois étages, s'affalant le nez sur le rabat.



             Contre ses yeux, tout près, un écusson brodé d'une magnifique chaîne montagneuse enneigée et le mot : हिमालय. De l'ouverture du sac, un pull négligent pendait, marqué à l'encolure d'une étiquette avec lettres rouges brodées sur fond blanc, réminiscence des colonies de vacances de nos enfances. Ça disait Scarlett.
Valentin se releva, cherchant l'heureuse propriétaire du pull, et, à peine capta-t-il son regard qu'il se sentit habité par le gros corps noir et fatigué de Mamma au moment où commence la guerre de Sécession dans la plantation de coton de Tara : Mamzelle Scarlett, dit-il…
Deux yeux clairs et perçants, cernés de disques blancs en haut d'un visage tanné, enfoui dans plusieurs tours d'écharpe en mohair vert d'eau, le dévisagèrent et chuchotèrent d'une voix rauque et granitique "de quoi?" 


              Sous l'écharpe, dans la pénombre du lit de Valentin, son corps avait l'éclat d'une flaque de lait qu'il lapa de l'Atlas, perdu au milieu d'une chevelure abondante, en passant par l'Axis, jusqu'à la décrue des lombaires. Scarlett ne pipait mot. Descendue directement de la Demeure des Neiges pour monter dans l'avion et en redescendre dans la campagne française, elle sentait ses neurones assiégés par le jetlag, et papilles,  pupilles, et myrtille se relâchaient sans commune mesure. 


             Les corps s'accordaient et se désaccordaient au rythme lancinant du chant qu'ils inventaient.  Historiquement parlant, nul doute que le Missionnaire était le number one, pensait Valentin. Dans sa tête, une voix intérieure se mit à réciter une litanie, l'Andromaque les petites cuillères l'union du lotus le bateau ivre l'écrin à bijoux la fleur éclatée les vignes entrelacées l'arc en ciel la balançoire l'approche du tigre la danse aux joyeuses faveurs l'indolent le noeud coulant le phénix dans la joie la mystérieuse entrevue le trépied chancelant le cerf en rut le petit pont… 
La voix de Scarlett, toujours aussi minérale, émergea de dessous la tente des draps pour affirmer : Oui, tu as raison, le Kâmasutrâ, 807 positions.

lundi 27 janvier 2014

roman photo

















Discrète, l'agence de voyage était située en étage. Dans un appartement.



























Un message lui parvint, à la nuit tombée, l'enjoignant de se rendre rue Colonia.

 




























Une chambre avait été réservée, à son nom, dans un hôtel de standing. Etage non fumeur. Vue sur la mer.























Les vagues se creusaient et roulaient à ses pieds. 807 hésitations de désir lunaire, se surprit-il à penser. Putain, tempêta-t-il, ça leur vient d'où à ces gens-là cette manie-là?   


mercredi 8 janvier 2014

Es-tu là ??


              Dans la journée, le guéridon est relégué dans un coin du petit salon ou du grand cabinet. Recouvert d'un châle à impressions cachemire. Un châle de femme à longues franges. Le parquet, minces lattes acajou, craque à certaines heures de la journée, autour du crépuscule, sous les tapis. La maison est sombre, respirant l'hiver même en plein été, et isolée, balayée par les tempêtes, plantée dans une vallée où s'engouffrent des paquets de Manche venus en découdre avec un paysage minéral -dolmen, cimetière- et, non loin, la plage où, pendant les nuits de pleine lune, erre inlassablement un décapité à la recherche du repos éternel, croisant parfois une dame blanche infanticide ou une dame noire ancienne druidesse - racontent les habitants de ces lieux.
Pourtant, aux plus longs jours de l'été, le soleil ramène des rubans de lumière légère et dansante, brassant l'atmosphère et dessinant des ombres aux meubles, bibelots et tableaux. 
C'est cette maison qu'Hugo a choisi comme ancrage pour ses années d'exil à Jersey, elle a pour nom Marine-Terrace.    


               Des mains s'ouvrent et palpent le plat de la table, pouces contre pouces, auriculaires contre auriculaires, comme une guirlande d'antennes en éveil. Le cercle s'arrondit. Les yeux se ferment. Les souffles se retiennent. Toussotant, puis timbrant sa voix, quelqu'un dit alors : Esprit, es-tu là?  
Mais la table se tait. Le cérémonial se répète régulièrement depuis l'arrivée de Delphine de Girardin, prêtresse des "tables parlantes", mode qui déferle sur l'Europe. Mais, la table se tait toujours. Et les esprits commencent à se décourager. Les terriens, les jersiais, et, sans doute les autres aussi. On s'occupe, on visite l'île, Charles, François-Victor, les fils, et Auguste l'ami, perfectionnent leur art de la photographie, parfois guidés par Victor Hugo lui-même.  
Cependant, l'on persévère, et quelques jours avant le départ de Delphine pour le continent, une voix s'invite à la table. C'est elle, celle qu'on espère mais que personne n'ose nommer, celle qu'on devine : l'ange chéri du poète, Léopoldine. Un coup pour la lettre A, deux coups pour le B, et ainsi de suite pour les autres lettres de l'alphabet. Une pluie de coups s'abat sur la table. Le cercle spirite se met à croire. Hugo aussi. A corps perdu, pour certains. 
Le poète est toujours assis en retrait. Il a tous les talents, mais pas celui de médium. Il pose des questions, d'autres aussi en posent . Lui note, scrupuleusement. Le plus doué, le meilleur des médiums, c'est Charles, le fils. Et la ronde des esprits entame une danse qui va durer plusieurs années, dans laquelle se croiseront de très  grands fantômes, de Jésus à Mahomet en passant par Shakespeare, Napoléon 1er ou Eschyle. Chateaubriand viendra, depuis sa tombe malouine et voisine, répondre à Hugo : "La mer me parle de toi".  Parfois inquiet, Hugo se demandera s'il mourra en prophète ou en poète. Dans les années qui suivront ces temps spirites, il produira ses plus grands morceaux de poésie.  


              Cet épisode des "tables parlantes", Hugo l'a consigné en partie dans des cahiers. Des cahiers rouges. Aujourd'hui, deux d'entre eux appartiennent à la BNF. Des autres, aucune trace fiable.   Nous avons eu accès aux deux autres cahiers. Le papier a à peine jauni. Ouvrir les cahiers, c'est entendre la mer se fracasser aux rochers, c'est respirer un air soudain gros d'écume. Ils sont noircis de mots, des milliers de mots comme autant de contours d'un horizon encré, et de quelques lavis d'encre, détails de visages et, surtout, de paysages. Y sont portés les procès-verbaux des séances, s'enchaînant sans que la date soit toujours mentionnée. Puis, vers la fin, le style emphatique du poète se met à décliner pour aboutir à quelque chose de très dépouillé, questionnement au mot à mot, mot majuscule, bien sûr :  
Amour?? La table parle, bientôt hoquète : oui/non  
Mort?? La table répond : oui/non
Bientôt?? La table chuchote oui/non
Liberté? La table susurre oui/non
Ici, plusieurs lignes de points de suspension. Oui/non, ça ne veut rien dire, écrit Hugo. Puis, plus rien. Le poète ne sait plus que demander. A la toute dernière page, il a écrit :  "La table pleure" . Puis, des bribes d'un récit que nous avons reconstitué : 
L'eau au sol a commencé à monter, et quelqu'un a dit "ça sanglote quelque part, je sens, j'entends qu'une poitrine s'étreint et bientôt se meurt". Sans doute est-ce Charles qui a dit cela. Les femmes sont montées sur les chaises, protégeant leurs jupons, les hommes ont posé leurs chaussures sur la table, et ont relevé haut leurs pantalons. Le cercle spirite de Marine-Terrace vénérant l'idée de précision, quelqu'un est allé chercher un mètre en bois, et a annoncé : au sol, il y a 807 millimètres d'eau. Hugo a écrit "Ce sont des larmes, mais qui donc les a versées?"  Il semble que le guéridon ait tangué, comme s'il avait voulu disparaître, s'abîmer. Puis le niveau de l'eau a commencé à baisser, et bientôt la nuit est tombée, avec "l'abîme au-dessous, et l'abîme au-dessus" selon des mots du poète.  
807 millimètres, c'est presque la pluviométrie annuelle de l'île de Jersey.



                Ce qu'on sait précisément, c'est qu'après cet épisode "Larmes 807" -c'est ainsi que le poète l'a noté à la dernière ligne du cahier- Hugo a quitté Jersey pour Guernesey, du jour au lendemain. Il aurait été expulsé pour outrage à la Reine Victoria, obligé de partir, voire même aurait-il requis d'être expulsé pour des raisons politiques, mais nous savons que la vérité est ailleurs.   




dimanche 3 novembre 2013

Intermède d’automne


        La saison de la chasse, ça a déjà commencé ? 


        Le vieux avait enregistré vingt ans de l’émission Des chiffres et des lettres.  Collection de vidéocassettes comme on en fait plus. Étiquetées, toutes, et tapissant du sol au plafond le couloir du vieux terrier. Nimbé de la lumière bleutée de l’écran télé, capté par le direct de son émission, il se redressait dans son canapé, comptant sur ses doigts et sur ses phalanges, se pourléchant afin de s’aider au résultat : plus, plus plus, moins, plus encore, moins moins, plus plus. Comme s’il braconnait dans la forêt des nombres. Soit cinquante plus un multiplié par huit multiplié par deux auquel on soustrait neuf, et voilà qu’il obtient 807, vous me suivez ??  


          Je déteste le mot kyrielle. Plein de gens l’emploient. Dans mon imaginaire, mon petit dico  personnel, certains mots viennent se prendre dans mes cheveux en hurlant à bas bruit. À cet endroit-là, là où ça vient vriller mon tympan, kyrielle côtoie crécelle, querelle à gauche et Kiri -le clown- à droite, bretelle n’est pas très loin dans l’arborescence, mais pas au même étage. Rien, à première vue, pour sauver ce mot-là, plutôt l’engloutir dans les eaux sombres. Hallali !


          Le vieux, oui, me suivait, il me devançait même. Qu’est-ce qu’il pouvait bien aller foutre dans les chemins des 807 ? Il savait pas que c’était un territoire libéré ? Chasse gardée où ne pénètrent que quelques allumés du clavier, ou des Camillophiles historiques ?? Je ne parle que de ce que je connais, hein. Les pères fondateurs, les histoires de brins d’herbe ou d’orties, on me les a pas présentés. 
Pour revenir au vieux, y’a des gens qui n’ont idée de rien. Et quand je dis rien, c’est tellement rien de rien que... On n’a pas le temps de regretter. On s’exécute, et voilà. 
Le compte est bon : un vieux, mort d’avoir trouvé 
Le calcul mental peut tuer 
Les manchettes des journaux battant au vent et aux devantures des kiosques s’étalaient. Criblé de balles, le vieux –le journaliste ne mentionnait même pas le nombre de balles, tout d’un coup, un peu frileux, un peu superstitieux, il envoyait au front le stagiaire qui, lui, osait parler de chevrotine, de gibier, même de gibier à peau…  
Maintenant c’était les lettres-voyelles-consonnes, et je vous jure que le vieux rabattait à tout va et venait de trouver huit lettres, et que le mot qu’il ânonnait, c’était  k-y-r-i-e-l-l-e. 
Y’a des signes qui trompent pas.  
P’pa, j’ai dit, ton dîner, tu te le feras chauffer tout seul, ça me gave. Garde-toi un peu de neurones pour quand tu seras très vieux. Et j’ai claqué la porte tellement fort que le vieux a sursauté, je suis sûre qu’il a sursauté. 





dimanche 6 octobre 2013

Ponts et fleuves III

                   807 fois j’ai cru qu’il allait m’en parler, 807 fois il a bredouillé, buté sur les mots, enchaîné à mi-voix sur une kyrielle de Bon, alors, tu sais, en fait… avant que son regard n’aille se perdre dans le ciel gris, soleil timoré, nuages épais et loucheurs, là-bas de l’autre côté de la vitre assombrie par d’anciennes coulures d’eau. Dans ma tête, en boucle : Vas-y Manuel, vas-y, jette-toi à l’eau, parle ! Nous deux, clairement télépathiquement incompatibles, et ma méthode-Coué-pour-Manuel, noyée dès la première brasse : pas une phrase entière, cohérente, parlant de ce dont il aurait dû parler. Dans ce temps infini d’hésitation, sorte de performance axée sur un néant minuscule, et, même si nano quelque chose, le néant est toujours le néant, pensais-je, donc, tandis que le temps passait, que Manuel paraissait toujours reclus sur le mode regard infranuageux, mes doigts s’impatientaient. Mes mains souvent me trahissent, elles abhorrent l’impassibilité de mes traits, elles me poussent toujours à la sortie de route. Il faut que je crée un pont entre nous, me suis-je dit, ne serait-ce qu’un tout petit pont, un lien, un zeste de pont, une idée minuscule de pierres qui enjambent les eaux …


                 Manuel touillait son café sans sucre, tachant le journal qu’on lisait, une tache de café en forme de sirène, enfin plutôt une sirène qui ressemblerait à un silure, et regardant toujours ailleurs, là et pas là. Il l’avala d’un coup son café. Puis, ses mains étalées et ouvertes sur la table se mirent à caresser le bois dans le sens des fibres. Moi, face à lui, le regard aéré de celle qui se réjouit de peu, tellement heureuse d’avoir dompté ses doigts en les occupant à de petits projets.





                 Au moment où la pluie a commencé à cingler la vitre, le garçon, serviette blanche au bras, joues creusées et dents nicotinées, a dit, C’est pas beau de jouer avec le matériel, on n’est pas à un cours de sculpture ou de Lego.
À cet instant précis, Manuel a quitté son coin de ciel humide et, tout sourire pour le garçon de café, Elle est douée mon amie, c’est ça que vous voulez dire, je sais bien que l’Empire romain a chu, mais, moi, tout comme vous, je crois aussi qu’elle a un avenir dans le BTP.




Dominique Monteau 

mardi 13 août 2013

Ponts et fleuves II


                    
                   Le jour où on prend la photo, le ciel bleuit un peu, puis redevient comme un marbre veiné de gris, l’eau frôle les ventres des ponts, les piles se tiennent droites. La ville entière retient son air, espérant que les eaux finiront par capituler.
Il fait chaud, une chaleur feutrée qui se lâche aussi doucement qu’un pneu se vide sur les toits et les dômes aux tuiles vernissées de Pest. Du côté du marché, pluie de paprika et odeur de saucisses, la quantité de victuailles aux étals permettrait de tenir un long siège.
Sur l’autre rive, Buda dans ses hauteurs semble hors d’atteinte avec ses petits pavés, son château et ses monuments, pourtant reliée à la même attente. D’une bouche à l’autre, d’une rive à l’autre, rebondissent les mots Crue historique.


                Comme tous les gens debout sur des ponts, on regarde, on scrute l’eau. Elle coule à une allure de marathon, elle n’arrête pas de gonfler. Entre hier et aujourd’hui, elle est comme un enfant qui aurait pris vingt ou trente centimètres sous la toise.
C’est le Danube, me dit Manuel, il est très chargé. Il prend sa source loin en Forêt Noire.
Il ne précise pas si chargé de pluie, de mémoire, de boues. Ce que je vois passer, pour le moment, ce sont des branches d’arbres, puis un tronc entier, racines et branches, suivi d’un cochon aussi gonflé que les eaux et par les eaux, ventre en l’air et pattes inutiles.
Plus mort que vivant, dit Manuel. Un vrai manège enchanté, je pense, en m’attendant à voir un cheval ou un éléphant. Mais aucun éléphant, mort ou vivant, ne patauge dans le Danube.
En hongrois, le Danube se dit Duna. Et avant de se former en Duna, aussi large que deux ou trois Seines, il y a l’Inn, un des affluents allemand, très pressé et tout vert, vert de l’eau des Alpes - débit de 807 m3 à la seconde, ou presque- et aussi d’autres affluents qui sont bleus ou noirs : un vrai fleuve toutes eaux mêlées.
Si, maintenant, on voit défiler des cochons, t’imagines bien que les silures sont partis depuis longtemps, poursuit Manuel sans faiblir. Il était en France l’été du massacre, il lui en est resté quelque chose.
Partis où ? je demande. Il me décoche un regard aussi noir que la Mer où va se jeter ce fameux Danube, avant de rajouter : Avec tous ces pays qu’il traverse, les silures peuvent être n’importe où. On n’est pas venu pour adopter des silures, ai-je envie de dire mais il me semble sage de garder cette remarque en interne.
Bientôt la nuit tombe et on ne voit plus grand-chose. Un pont perpendiculaire à un fleuve permet de le traverser. Ce qu’on fait en se disant que passer un fleuve, c’est plus facile que franchir un mur. Et Pest nous accueille.
Le lendemain, jour de notre départ, on vient rendre un petit hommage à Duna. Le fleuve a doucement courbé son dos sous la toise, plus personne n’a envie de dire Tiens-toi droit. Sans doute l’hystérie finit-elle par s’épuiser dans trop de flots.
Les jours d’après, les eaux du fleuve baisseront vraiment les bras et les hommes chercheront à réparer et effacer les traces du grand débordement.
Et Manuel, rentré à Paris, rentré dans le rang, vrai pêcheur d’éperlans qu’on fera frire en trinquant autour d’une bouteille de Tokay.