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dimanche 26 octobre 2014

Nuit sous les Tropiques

     A supposer que je rencontre Julio Cortazar sur une plage des Caraïbes et que, terminant une de ses nouvelles intitulée "Histoire avec des mygales", confortablement allongée dans un transat à quelques mètres de lui, je puisse l'observer à loisir, exactement comme le fait son personnage fraîchement débarqué sur une île où la mer moutonne au pied des collines et dont le nom n'est pas précisé, sachant que cela a peu d'importance tant l'intrigue se noue autour de ce personnage que je regarde marcher vers l'écume pour tremper ses pieds dans l'eau turquoise, si bien qu'il m'offre son dos athlétique que je contemple en tournant machinalement les pages de mon livre sans y prêter attention, bien trop occupée à imaginer notre rendez-vous ce soir au bar de l'hôtel, pourquoi là et au moment où le soleil décline me demanderez-vous, parce que l'heure est souvent propice, quant à l'endroit il préserve de la nuit qui arrive tôt et d'un seul coup sous les Tropiques, avec ses petites lumières tamisées qui nous feraient deviner les formes dans le noir, nous parlerions sans plus nous arrêter, est-ce que ce serait en gliglico ou dans une langue qu'il nous faudrait inventer alors qu'il ne resterait que peu d'heures avant la tombée du jour.

   - Vous aussi venez ici pour échapper à.
- Oui c'est tellement plus. 
- Et les jours ici ne répondent pas à ce que nous en.
- Parce qu'il faudrait renoncer à ses.

    Après des nuits longues balayées par des averses et des rafales de vent, l'air serait à nouveau suffoquant. Un matin, ma main sur le matelas ne trouverait que le vide au bout de mes doigts, puis une page arrachée de mon livre et raturée en tous sens avec ces quelques mots : ce que serait se regarder, jusqu'à ce que tout commence.

mardi 8 octobre 2013

Dépossession

         « C’est juste du cuir cousu comme il y en a 807 à Paris et un chèque. C’est pas ta peau ! »

          A peine porté. L’usure, ce sera pour une autre. Les taches, éraflures, ridules qui tanneront la surface du blouson cuirasse ou carapace, écorce pour se carapater. L’imaginer épouser d’autres formes, tomber dans d’autres bras, cette seconde peau qui la protégera aussi du froid et de la moiteur orageuse de l’air.

          A fleur de peau, impossible de me mettre dans sa peau mais la prendre par la peau des fesses pour lui faire la peau.

          Et repasser sans cesse par cet instant. Dans le bar, revenir s’asseoir et ne voir que l’absence du blouson en cuir au milieu des vêtements entassés sur la banquette.

lundi 28 mai 2012

Fausse route


                  Les cartes s'étalent devant toi. Tes yeux suivent les veines sinueuses des fleuves, tes mains devinent le relief sous les contours bruns. Des routes sillonnent le papier, tu imagines le paysage cerné par la bordure du pare-brise qui s'obscurcit au fil des kilomètres, le ruban d'asphalte dévidé derrière toi...
 

                 Les berniques rêvent d'être caressées par le soleil quand la mer se retire. Soudées à leur rocher, elles hésitent entre la fermeté rugueuse de la pierre et la promesse incertaine du vent. Elles aimeraient peut-être se laisser aller à autre chose, comme se détacher pour glisser sur le sable et être entrainées par la bise.



                  ... à l'écran tu traces des lignes de tableau tout le jour concentré devant l'ordinateur. Tu te lèves pour te dégourdir les jambes, ne serait-ce que pour aller jusqu'à la machine à café. Des sensations de la route te reviennent, imprécises ; tu les chasses d'un revers d'absence. Tu ne veux rien avoir affaire avec ce rêve qui, pour la 807e fois ce matin, cartes entassées au pied du lit, est venu s'échouer.

mardi 15 mai 2012

Transhumance



                         Un matin elles sont là barrant l'horizon. Des excroissances métalliques surgies du sol, deux fois la hauteur des arbres, qui surplombent les toits. Aux chemins de roulement s'accroche la lumière d'une fin d'après-midi, plus tard ce sont des oiseaux amputés qui projettent leurs ombres sur le quartier. Cabines de commande éteintes, immobiles toujours, même le vent n'y peut rien. Un soir pourtant les bras des grues pointées comme des canons de revolver.
 
 
                         Tôt sur le chantier, un homme traîne pour ramasser un papier par-ci, une canette par-là. On dirait un épouvantail dans ses vêtements trop larges mais les oiseaux ont déjà fui les bruits des machines qui retournent le quartier : murs coupés en tranches, blocs de bétons rendus à terre, gravats.
 
 
                          L'homme traverse le chantier, s’en éloigne. Il longe des palissades, piétine des flaques d'eau, traverse ce qu’il reste des rues. Et bientôt c'est la fin des trottoirs, il faut continuer sur le bord de la route qui s'élargit et se découpe en plusieurs voies. Panneaux, voitures, poids lourds. Poids lourds, voitures, panneaux. Il continue. Plus loin. 807 pas encore. Jusque derrière des hangars où des dizaines de tentes ont poussé. Et de drôles d’oiseaux décollent, entre la ville nouvelle et l'aéroport.

mardi 17 avril 2012

La proie pour l’ombre

Coups redoublés dans la poitrine quand il entre, souffle haletant. Regard furtif pour balayer la rangée de sièges où ceux-là attendent, puis les yeux se figent sur l'horloge. Pourvu que. Mains crispées à force de serrer la monnaie, au tintement des pièces glissées dans le distributeur, au son du billet qui dégringole, les mâchoires se détendent. Un peu. Se retourne et s'appuie contre la machine, au cas où ses jambes trembleraient plus fort. Tapote nerveusement la poche de son jean. Bientôt la voix douce et ferme du haut-parleur, bientôt le crissement des roues sur les rails. Il pourra franchir le quai, s’engouffrer dans le train, disparaître.


Il oublia. Peu à peu, les horaires, contraintes, règles, corrections, rappels à l’ordre s'effacèrent. Peu à peu, le taulier reprit vie à l’ombre des 807.

vendredi 23 mars 2012

La vie en rouge

Elle regarde l'éclat rouge figé sur le bout de l'ongle. Une petite tache d’émail flottant sur la kératine bombée, rognée par les jours qui s’en sont allés. Combien depuis la dernière fois ? ça se mesure aux millimètres coupés chaque semaine, aux demi-lunes tombées en couvrant le sol d'épluchures vermillon. Combien depuis LA dernière fois ? Il n'y a que le gros orteil pour s'en souvenir encore, les autres doigts du pied sont revenus à leur transparence naturelle. Il faut environ douze à dix-huit mois pour renouveler l'ongle entier du gros orteil... C'était il y a... six... huit mois ?
Dix orteils fraîchement peints frétillaient, écarlates, entre ses mains.


Elle espère ne pas avoir à attendre 807 jours.

vendredi 16 mars 2012

Inventaire

À force de me voir tourner en rond, il me dit un jour : Mais enfin, quel rapport entre les fois invoquées mentalement ou murmurées, les feuilles parfois mortes, les jours dont certains sont sans fin et d’autres sont d’un mariage mal assorti, bancal et chaotique, les nuits de désamour et des étreintes de plus en plus sporadiques, les grains de blé, les particules si vibrantes, les souvenirs et des poussières, les nombres, les voiles, les corps agglutinés, les items, les envies simples, les euros à payer, les rangées sur les étagères, les étoiles, les grammes de fraises rondes et charnues, les grenouilles encore invisibles, les têtes d’herbe, les choses accumulées, les numéros reçus, les secondes dans ce rien, les places de parking vides, les facettes pour nous dire à quel point nous avons besoin des autres, les généreuses rasades de Porto, les marrons dans la cour, les autres, les tantes, sœurs, cousines et grands-mères, les places de parking, les jours à contempler la Vaste Pelouse, les disques se référant à Jean-Sébastien Bach, les grains de sable déversés en trois temps, les nymphes aiguës aux jupons introussables, les pétales, les années, les fleurs au décimètre carré, les foies devant les mâles subjugués par ses interminables jambes, les guerriers, les vendeurs, les mails dans l’in-box, les vents qui se barrent, les morceaux d’acier dans son corps, les cellules qui meurent sous mes yeux à mon insu, les coquelicots, les chiffonniers en paix, les illusions que j’avais encouragées, les recommandations appuyées sur le quai de la gare, les maquilleuses plantées dans l’ombre, les mails qui attendent, les amours, les restes, les raisons de prier pour elles, les battements d’ailes entre les murs du salon, les hectares, les infamies et autant de souffrance, les fourmis, les tisons, les verres cassés, les succulents amuse-gueule, les habitants de cette île, les harpons, les lecteurs qu’il mérite, les pin’s, boîtes de camembert, muselets, exemplaires des Inrocks, les pulsations de la veine saillant sur ses tempes argentées, les baigneurs, les brins d’herbe, les redites, les larmes acérées, les épines du buisson ardent, les années sans lumières, les boutons patiemment retirés, les kilos de papier au pilon, les boucles de l’apparition silencieuse, les bêtes sauvages, les images, les accolades, les pages, les raisons de chanter, les propositions en l’air, les papules, taches, macules, simples boutons de mousticus vulgarus, les brindilles qui craquent sous les semelles, les pierres précieuses, les degrés, les bip, les conquêtes, les ornithorynques, les suicides d’acheteurs, les morts, les futilités de conscience, les mètres au large en mer, les éditions d’un poème, les étoiles qu’on ne sait pas nommer, les noms de musaraignes, les pleurs de trop, les pieds d’altitude, les coquilles de moules de Marcel Broodthaers, les graviers, les montres, les gifles, les ruelles qui penchaient vers la mer, les bonbons gélifiés noirs, les pages, les chansons, les fois où il a appelé sa mère, les pensées qui lui venaient, les cailloux que j’avais laissés en main, les défaites à l’odeur aigrelette, les va-et-vient pendulaires de plus en plus hésitants, les livres qui tapissent les murs du réduit, les ciels, les jours à m’entraver, les excellentes questions à poser à Robert A. Bourrik, les incitations à lever la tête, les ko, les briques de LEGO, les questions qui rebondissent sous mon crâne comme les billes d’acier d’un flipper, les mètres qui nous séparent du magasin de chaussures, les claquements de pas qui s’amenuisent, les portes rencontrées sur son chemin, les boules sur le sapin vosgien, les matricules, les mots qui lui étaient chers, les nains et leurs invités, les vers, les choses qui éloigneront de ce lieu participants, lecteur et taulier, les bonnes résolutions faites dans ma vie, les messes, les jours à compter l’enfer, les mots pétales brûlés par le givre, les pleurs, les dents étincelantes dans le four de la gueule, les mouettes qui parfois se posaient en riant, les crises de désespoir, les amants, les respirations avant de passer l’arme à gauche, les canetons, les congressistes, les bottines, les particules de poussière dorée, les nuances de froid et de chaud, les ans pour être moi, les voitures, les inconnues, les pauvres, les mailles, les déferlantes qui déchirent, les raisons de détester la Saint-Valentin, les raisons de voir la vie en rose, les chaînes invisibles qui la reliaient à lui, les individus dans ce nuage, les jours de matin blafard et nuits pas forcément badines, les gigantesques statues réalisées en molaire collée, les critiques, les yeux braqués sur elle, les tours sur elle-même, les ans à venir ?


― Aucun. Pourvu qu’il y en ait 807.

jeudi 8 mars 2012

Subterfuge

Un pas puis l'autre. D'abord le talon, ensuite la plante en appui ferme sur le sol, orteils crispés raclant la semelle de la chaussure. Tenir l'équilibre malgré les bourrasques, les passants trop pressés, avancer même si les jambes se débinent et que les pieds sont usés.
Faire semblant de regarder la vitrine pour reprendre son souffle, mais être attiré par les chaussures en cuir épais et souple qui rutilent, rêver d'en ressortir chaussé, pieds bien calés, chevilles tenues, et poursuivre sa route à grandes enjambées. S'arrêter 807 mètres plus loin dans le café, regard ébahi sur la serveuse, sourire des yeux, mais les siens sont cernés par deux grosses poches, deux rouleaux de chair violacée. Petite mine dans le miroir glacé. Ces laideurs de l'âge, pouvoir s'en cacher en s'abritant derrière des lunettes de soleil opaques. Et repartir encore. Presque rassuré, si ce n'est la jambe qui tire, le genou qui vrille.


Il a atteint la place bordée de statues qui bravent le vent et la pluie, durent sous le plomb du soleil et de la poussière. Des molosses aux corps de marbre, muscles tendus, regards défiants. Il a posé sa main sur l'un, remontant sur le cou pour en saisir la respiration. De l'autre côté du temps, enfermé dans sa peau flasque, il a fermé les yeux.

jeudi 19 janvier 2012

Zone éphémère

La zone, ceinturée de barbelés où des miradors tiennent la garde. Elle choisit d’y pénétrer en suivant les couloirs souterrains du métro désaffecté quand un jappement retentit sur la gauche, plus temps de tergiverser, courir, droit devant, poumons brûlants, rejoindre le blockhaus, un bond, grimper sur l'escalier métallique en sentant derrière les crocs se rapprocher des chevilles. Elle claque la porte en fer du premier hangar, sent le corps du chien projeté contre le métal et ses aboiements à la mort redoublent. Elle reprend son souffle et sort de sa poche la clé. Celle qui va lui rendre son passé et libérer le futur de plus d'un, la clé du coffre Pandore aperçu au fond du hall, la clé qu'elle doit actionner en composant le code que Bogdan lui a soufflé avant de la laisser partir vers sa seconde mission : l'élimination de l'agent REZE (Réseau Éliminateur Zone Est). Elle enfonce la clé dans la serrure, s'apprête à taper le code sur le boîtier quand une masse compacte la heurte violemment, la laissant à terre sans connaissance. Gouffre de la mémoire, trou noir sans temps dont elle émerge avec assourdissant mal de tête, souffrance dans les côtes à chaque respiration, et devant au réveil l'homme dont on avait perdu la trace, l'agent REZE, dont le rire résonne un bref instant entre les synapses de son cerveau. À peine le temps de revenir à la surface de sa conscience qu'une giclée de tir illumine la pièce et terrasse l'agent REZE ; l'arme de Bogdan pointe dans sa direction.


807 respirations avant de passer l'arme à gauche, le temps de voir Bogdan reprendre l'éprouvette, sa silhouette qui se dissout dans un rideau écarlate ; le temps aussi de voir toutes les secondes de sa vie défiler à l'envers...

dimanche 4 décembre 2011

Clair de nuit

Elle entendit un grognement puis l’homme s’affaissa dans un craquement sec. Le plan avait fonctionné au-delà de toutes ses espérances, il ne lui restait qu'à passer à l'étape suivante, la plus délicate, celle dite du chanoine bulgare. Elle prit la canette de bière posée sur la marche de l'escalier, en vida le contenu d'une traite et se dirigea au fond de la rue vers le bar : il lui fallait prévenir Bogdan qui attendait deux rues plus haut pour ne pas éveiller les soupçons. En amplifiant sa foulée, elle ne put s'empêcher de se demander avec angoisse si elle allait reconnaître Bogdan, l'OUBE (Officiel Ultime Bureau Eliminateur) ne lui ayant hologrammé qu'une Identif-Basse-Déf qu'elle tenait discrètement dans la paume de sa main en pénétrant dans le bar sombre où irradiait le faisceau ionisant du détecteur de plasmons. Elle attendit plusieurs secondes que le rayon de lumière balaie le mur latéral pour se glisser au bout du comptoir et pousser la porte qui donnait sur l'escalier. Elle dévala les marches, poings crispés au fond des poches, sentit la chaleur puante des corps agglutinés dans la petite pièce où elle peinait à distinguer les visages. C'est à ce moment-là qu'une main attrapa son bras et qu'avant même de se retourner elle pressentit que c'était Bogdan, à peine le temps d'entrapercevoir ses pommettes sculptées et ses épaules musculeuses sur lesquelles il jeta un lourd manteau, que déjà il l'informait sur le deuxième homme à abattre, plus difficile cette fois car il fallait d'abord retrouver sa trace : on l'avait vu pour la dernière fois dans la zone est de la ville, une zone interdite puisque contaminée par la centrale. L'homme qui avait donné son signalement n'avait pas eu le temps de tout dire, mais avant de rendre son dernier souffle il lui avait tendu une éprouvette contenant le doigt momifié de l'agent REZE (Réseau Eliminateur Zone Est) qui était soupçonné d'avoir vendu des renseignements sur les réacteurs nucléaires à la mafia russe. Elle fourra l'éprouvette dans sa poche, se sentit amère de devoir quitter si rapidement Bogdan, mais que pouvait-elle faire sachant que la puce qu'on lui avait greffée répandrait dans son corps des rayons mortels qui la réduiraient en quelques minutes à l'état de poussière si elle n'achevait pas sa mission avant l'aube ?


Ensuite, ses pas résonnèrent, dans la nuit claire de Darwin leurs claquements s'amenuisèrent jusqu'au 807e que, bien qu'extrêmement attentif, Bogdan n'entendit plus...

dimanche 26 juin 2011

Bruine

Et si c’est l’envers de l’été en juin, un ciel d’encre éteint l’envie et de fines veines de pluies ruissellent sur terre, perlent sur les abris en zinc, jusque sur le bitume d’une rue pleine de bruits énervés, de rumeurs frénétiques de gens pressés qui piétinent et, en files indiennes, descendent une pente sinueuse. Sur le terre-plein, 807 vendeurs crient les yeux rivés sur la multitude, Eh ! Deux et le prix d’un, qui dit mieux ? En sens inverse, perchés sur des bicyclettes enivrées de vitesse, de minuscules insectes s’enfuient vers l’Est de la ville tumultueuse et frénétique.


Minces lueurs bercées par le vent, rien n’empêche le bruissement du désir qui revient.

dimanche 22 mai 2011

C'est dimanche

Ce sont les dimanches où chacun reprend sa place autour de la table, fourchettes et couteaux vont bon train dans les assiettes qui fument de trop plein alors qu’on en rajoute encore, à peine le temps de parler que les plats se succèdent toujours meilleurs et préparés avec amour ceux-là, parce que des heures durant depuis le matin on épluche, coupe en menus morceaux les légumes, guette l’ébullition, vapeur fatiguant les tempes et louche au bout des doigts à écumer le gras qui s’est formé à la surface du bouillon pour tirer le meilleur de la viande et pas la lie qu’on aimerait cacher sous la table où si on l’a effleurée 807 fois à force de remplir les verres on aimerait qu’elle soit oubliée, volatilisée comme si on n’avait rien dit et surtout pas parlé à couteaux tirés, œil rivé sur l’autre, les mots dressés comme des fantômes à chaque fin de phrases suspendues dans le silence de l’après-midi qui s’écoule aux sons de la télé du voisin, des voitures qui se garent dans la rue déserte de banlieue où on aime quand même respirer au printemps l’odeur des vieux lilas. On s’essuie la bouche avec la serviette empesée des autres fois, celles où on regrette de ne pas avoir fait honneur à l’eau fraîche restée intacte dans la carafe posée délicatement sur la nappe usée d’en avoir trop entendu, son tissu rugueux et légèrement gris à force d’avoir été lavé accueille les fleurs qui finiront fanées parce que l’air est trop confiné, serrés que l’on est entre nous malgré la distance qu’on aimerait garder, alors on ouvre la fenêtre au moment du dessert et les voix s’abaissent pour ne pas montrer aux voisins qu’ici aussi dimanche ne coule pas comme un long fleuve sans histoires.


Et pourtant on aimerait repartir repu des mets et non pas de ce qu’on n’a pas encore pu dire ou parce qu’on aimerait baisser les armes, le jour du repos serait celui de la trêve ou enfin on profiterait de ces jours qui nous ont réunis tant bien que mal.

samedi 7 mai 2011

Trajectoire

Tu es là planté devant l’entrée, tes yeux fouillent la cohue déversée par l’escalator à une cinquantaine de mètres. Ta poitrine s’élargit soudain quand sa silhouette se profile parmi l’agglutinement des 807 corps, un sourire étire tes lèvres, l’air devient moelleux. À chaque foulée vers toi ton cœur tambourine plus fort, combien de pas encore entre vous ? Ta main moite serre les billets que tu as achetés avec un peu d’avance, ne serait-ce que pour repérer l’endroit, avoir déjà quelque chose à lui raconter d’ici, les gens qui sortent amarrés à l’obscurité de la salle où ceux de la file qui attendent que le film commence.


Vos joues s’écrasent l’une contre l’autre. Tu guettes fébrilement ce qui se met à courir en toi, le battement du futur, l’horizon bleu des matins qui décollent. Ton regard fourche, s’aplatit sur son visage quand elle s’étonne des deux billets et pas trois. Et tu vois s’avancer le bras qui lui enserre la taille.

mercredi 12 janvier 2011

#301 – Du plomb dans l’elle

L’horizon chargé quand j’arrive à la cabane. Mon regard vrille sur son cou en angle droit, corolle violette sur la cassure, une tache de sang séché profonde, un trou. Bec à terre sur le parquet, ses plumes un camaïeu sombre. Une chaleur de plomb m’étreint, impact nauséeux dans l’estomac. La soif qui ravine, regard crispé sur la tache, douloureuse. À côté, d’autres perdrix, des faisans, pigeons, palombes rangées par espèces. Du gibier. 807 oiseaux morts. Je les revois déployés, fendant l’air au-dessus des marais, battre de l’aile aux détonations des fusils. Les chiens qui détalent aux cris de leurs maîtres pour ramener les proies serrées dans la gueule. Et maintenant, l’heure du partage. Ils sont là, en cercle, soldats de plomb. Un mètre quatre-vingts au moins, deux têtes de plus que moi.


Ils discutent, qui veut quoi, des arrangements. La soif encore, et toujours cette tache, chair violetée, dégoulinante. Un ciel violacé à mes yeux, compact, un écran de fureur qui envahit tout. En finir... Leur voler dans les plumes, leur mettre du plomb dans la tête, les éclater, tous. Mon ventre brûle, un liquide chaud coule le long de mes jambes. Leurs rires moqueurs.


Doigts engourdis sur le métal froid des fusils. Canon à l’horizontal, le claquement sec de l’arme refermée. Je vise dans le tas. Chaque coup porte une décharge nerveuse le long de ma colonne. Ils tombent comme des mouches. Les voir enfin là, terrassés, leurs yeux, des cigares éteints.

lundi 20 décembre 2010

#284 – Mortel été

À un moment donné, le printemps arrivait. Les maisons se secouaient de leur somnolence, des explosions de glycines dévalaient les murs en meulière, le goudron se couvrait de parcours à la craie où ciel et terre se rapprochaient. Le soir, on s’asseyait aux seuils des portes pour regarder le ciel s’assombrir. Les enfants jouaient jusqu’à ce que la nuit les écrase de fatigue.


Arriva l’été. Une vague de chaleur balaya la ville, insoutenable. Une chaleur épaisse comme un nuage de feu brusquant tout sur son passage. Au début, on arpenta les nuits à travers la ville, guettant la fraîcheur des parcs, l’eau des fontaines. Le goudron s’enfonça sous nos pas, chaque heure devint plus chaude. Dans les maisons, on étendit du linge mouillé aux fenêtres pour humidifier l’air. Rien n’y fit. Une chape suffocante se répandait d’une pièce à l’autre. Les jours passèrent au gré des pics de chaleur, une onde de choc jusqu’aux confins de l’Europe. La mer, même, n’y suffit plus. Elle charria des poissons crevés sur le rivage, ventres retournés, dégageant une odeur pourrie. Il fallut chercher ailleurs, dans les forêts d’altitude qui finirent aussi par s’enflammer. Puis la nouvelle arriva, on l’entendit à la radio un matin, elle circula toute la journée jusqu’au soir. On commençait à compter les cadavres. Des nuits tuèrent d’autant plus que le vent s’était tari dans la journée. Les hôpitaux donnèrent l’alerte, les urgences débordaient. Ce fut trop. Alors, on entassa les corps violacés dans des hangars réfrigérés.


L’automne s’annonçait. On inhuma les 807 dépouilles abandonnées sous un ciel de lin.

lundi 22 novembre 2010

#256 – Le cargo

Derrière le terrain vague, il y a la cabane. C’est là que j’ai vu mon père pour la dernière fois, entre les montagnes de ferraille et les débris des moteurs. Des tas immenses d’acier qui, à la tombée des pluies, devenaient gris métallique ou noir ardoise. Quand on est arrivé à Oklawa, mon père a décidé de se poser, le temps d’une saison. Dans ce patelin de 807 âmes, on ne risquait pas grand-chose. On aurait la paix. Enfin c’est ce que mon père a dit.


Au début, j’allais à l’école, comme tout le monde. C’est pas que ça m’intéressait tant que ça, mais au moins, il y avait des filles. J’avais de quoi m’amuser, ne serait-ce qu’en les coursant pour leur faire peur. Je les attendais à la sortie de l’école pour les suivre jusqu’à chez elles. Elles jetaient des regards furtifs derrière elles, effrayés. Leurs yeux écarquillés, le pas qu’elles pressaient, j’aimais bien. Et puis un jour, tout s’est déglingué.


Il était encore tôt quand je les ai vus arriver. Les deux flics ont à peine frappé à la porte de la cabane : « Bonjour petit, est-ce que Mr Johnson est là ? Ou son épouse ? » Ça m’a fait rire ce mot épouse, même si je sentais que ce qui allait se passer n’allait pas être drôle. Son épouse… plutôt l’une des femmes qui couchait avec lui cette nuit-là ! Et c’était pas ma mère. Celle-là, je ne l’avais pas vue depuis longtemps. Partie un jour sur un cargo avec un marin. C’est la voisine qui m’a raconté ça, Debbie. Je l’aimais bien, Debbie, au moins, chez elle, je pouvais regarder la télé pendant qu’elle écoutait ses émissions à la radio. Et c’est bien la seule qui m’ait un peu parlé de ma mère. Bon d’accord, elle m’a menti. Mais ça, je l’ai su après, quand les policiers ont déboulé, qu'ils ont menotté mon père pour l’embarquer. Il hurlait comme un forcené. Je me suis retrouvé seul dans cette cabane qui puait l’abandon. J’ai traîné toute la journée. Le soir, j’ai rejoint le bar miteux de la station-service. Par nostalgie de mon père, je crois. Et là, les langues se sont déliées. La nouvelle avait circulé. « Deux flics l’ont emmené... la pauvre femme... la mère de son fils, quand même. Tuée à coup de hache... une histoire de jalousie. » Dans les vapeurs moites d’alcool qui m’enivraient, j’ai senti mes yeux se mouiller pour la première fois. J’ai imaginé le cargo tracer une ligne blanche dans l’océan et je me suis dit qu’un jour, je monterai à bord.

lundi 8 novembre 2010

#242 – Ombre portée

Une ombre venue du ciel irradie les voies, les maisons, terrasse les clochers. Façades éteintes à volets tirés, murs terreux. Le silence s’engouffre dans le dédale des ruelles, brusquant la vie dans ses moindres recoins, tourmentant l’herbe jaunie entre les pavés. On n’entend plus les oiseaux. Un voile s’est posé sur la ville, les visages raidis sous son étreinte. Tous tendus vers le firmament, les yeux encerclés de lunettes en polymère noir.


8 heures 07. On attend sur la plage de Dieppe. Ciel et terre unis dans un horizon grivelé préfigurent un crépuscule anticipé. Il y a des vols suspendus, des frissons soudains, le froid au milieu de l’été.


Un trou noir. La silhouette lunaire recouvre le Soleil. Une couronne lumineuse encercle l’astre dévoré. En bas, les visages assombris par l’ombre projetée sur Terre. Tremblants derrière les lunettes, bouches bées. Une onde de peur se répand, et si ça dure, la fin d’un monde.

vendredi 29 octobre 2010

#232 – Sous les projecteurs

Devant le miroir, grimaces pour détendre les zygomatiques. Bleu les paupières, sourcils veloutés, vermillon aux lèvres. Robe moulante, elle flotte dans le noir. Pulsation du coeur, un rétrécissement à chaque battement. Le manque d’air aplatit ses poumons, resserre la cage thoracique. À tâtons dans l’obscurité, les doigts suivent l’épaisseur du rideau, un pas, puis deux, puis trois... Jusqu’au vide, la scène béante, un trou de lumières.


807 paires d’yeux figés dans un silence épais comme une attente, suspendus à ses lèvres. Elle articule un son, sa voix soulève des spasmes à lui faire éclater la cage thoracique. Pas le moment de flancher. S’amarrer à la feuille, les mots qui déferlent, un torrent cacophonique. 706 paires d'yeux écarquillés. Se ressaisir. Elle plante son regard dans la 605e paire d’yeux interloqués. Ça s’agite autour d’elle. Tenir le cap quand ils s'éclipsent, laissant derrière eux 504 paires d’yeux liquéfiés. Poursuivre, quand 403 paires d'yeux médusés la dévisagent. Se cramponner, malgré la porte qui bat aux vents et ces 302 paires d'yeux effrayés. Reprendre son souffle. Une pause. Elle remet ça, la tête enfouie dans la feuille, faire fi des 201 paires d’yeux terrassés, et tant pis si 100 paires d’yeux la toisent...


Ça va mieux, on dirait. La voix s’est posée, le palpitant au repos. Un dernier texte, donc. Inspiration suspendue... alors qu’elle cherche vainement une paire d’yeux à laquelle se raccrocher.

dimanche 10 octobre 2010

#213 – Allez vas-y

Un homme, yeux exorbités, rage écumante aux lèvres, doigt pointé sur le haut de son crâne dégarni. Il tourne autour d’un homme, hurle : Frappe. Je veux que tu frappes le premier. Allez vas-y, frappe. FRAPPE. Fraaaaaaaaappe. Allez. Je veux que tu frappes le PREMIER. C’est toi qui frappes le premier, allez, frappe. Nique ta mère, tu me dis ? Tu me dis quoi, nique ta mère ? Allez frappe. Frappe je te dis, frappe. Tu me dis nique ta mère, parce que je suis noir ? Alors tu crois que je nique ma mère parce que je suis noir, c’est ça ? Moi je veux que tu frappes le premier, on verra bien qui frappe le premier. L’autre, yeux rentrés, regard sournois. Qu’est-ce qu’il tient dans sa main ? Un parapluie ? Non le ciel est désespérément bleu depuis dix jours. Quelque chose comme une matraque. Est-ce un flic, est-il en civil ? Les deux hommes s’épient. Des voitures s’arrêtent, un passant les interpelle : Arrêtez, qu’est-ce qui se passe ici ? C’est quoi encore ? Expliquez-vous mais ne vous battez pas !


Les yeux dans les yeux, l’un crie, l’autre crispe sa main droite sur la matraque, recule d'un pas. Le passant a laissé tomber, autant pisser dans un violon. Un attroupement. Une tension parcoure la rue, ça bouchonne, bruits assourdissants de klaxon, chaleur de plomb, coups de gueule, insultes. Ça dure, au moins 807 badauds s’arrêtent là, d’autres jettent un coup d’œil en s’éloignant.


Ronde autour du Noir et de l'homme à la matraque. Rumeur sourde de la foule, agitation. Suspense, chacun choisit son camp, parie en silence, attend. Le premier continue de hurler : Tu vois, tu n’es même pas capable de frapper le premier. Tu aimerais bien que je commence, hein ? Tu m’insultes mais tu as peur de frapper le premier, tu voudrais que, moi, je commence à frapper. Parce que je suis NOIR. Noooiiiiirrrr. Mais je t’emmerde, moi.

vendredi 1 octobre 2010

#204 – Des marguerites comme s’il en pleuvait

Se faufiler entre les bureaux disposés en marguerite tout au long du plateau, séparés par des pare-bruit, éviter les caissons montés sur roulettes. Allumer l’ordinateur avant même de retirer son manteau, ne pas attendre que le souffle de la machine ronronne, et déjà, ne pas supporter les minutes qui passent les bras ballants, le cerveau en berne. Clic, simple pression du doigt, la veilleuse verdit faiblement, l’écran reprend des couleurs. 8 heures 07. Les mails s’empilent les uns au-dessus des autres. Cliquer une fois, dérouler, supprimer. Cliquer deux fois, refermer, marquer comme non lu. Cliquer encore deux fois, mettre de côté, y revenir plus tard.


Regard par la fenêtre
le ciel chargé pèse
la pointe des nuages sur ma poitrine


Un ciel laineux troué de filaments lumineux crève d’un coup. L’air mouillé réveille mes narines. Les vitres dégoulinantes, des formes étales le long du carreau. Les marguerites s’animent.