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mardi 24 janvier 2012

L'enfer c'est les nombres

Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Il est hanté par le nombre 807. Il le voit partout. Dehors, chez lui, en lui, les chiffres sont imprimés dans tous les sens ; ils gravitent... à l'envers, à l'endroit, à tout bout de champ, pour tout, pour rien, pour n'importe quoi... C'est dingue comme le monde est constitué de chiffres... Quelle en est leur valeur ? À quoi bon quantifier, mesurer, énumérer, calculer ? Ça y est... maintenant, il va jusqu'à en faire de la philosophie de bas étage ! Il décide de sortir pour prendre l'air. Dans la rue, surtout ne pas regarder les numéros de porte, les prix dans les vitrines... compter sa monnaie... Évidemment, il fallait que la baguette de pain soit à 0,85 euro ! Il avait joué ces trois chiffres au loto... les cocher pour les rayer de son esprit. Bien tenté mais perdu ! Et un café pour la table 7 ! Il vacille... Son cerveau part en vrille. Il rentre chez lui. Devant, une voiture garée est immatriculée 2807 AC... décidément, ces chiffres, un seul, par deux, par trois, dans l'ordre, dans le désordre, le poursuivent, le harcèlent... Que lui veulent-ils ? Faut se reprendre... il est fatigué... ce n'est qu'une mauvaise passe ! Il ouvre son courrier ; il a rendez-vous avec son banquier le 8 février... Ce n'est pas vrai... il délire... non, c'est inscrit là... noir sur blanc ! Il prend l'ascenseur. Heureusement, il habite au 3e étage mais inexorablement, il a fallu que son regard se pose sur les boutons 7 et 8 ! À 8h07, c'est la panique ! Il appelle Sophie et puis finalement non... impossible de composer le 0 préliminaire. Il se dirige vers son frigo, 7 yaourts l'attendent. Il se liquéfie en sueurs froides ! Faut qu'il se détende... de la musique, ça c'est une bonne idée... Oh, non, pitié... pas la 8e symphonie de Beethoven ! Il croit devenir fou... Faut qu'il prévienne son ami mais cet imbécile a accolé un nombre à son adresse mail : François80@shooting.com. Dans les 4 O, il ne peut s'empêcher de voir 4 0... mais bon sang ! Ah non, surtout pas 100... Il tremble... c'est l'impasse... il étouffe. En plus, comme fait exprès, il ne lui reste plus que 7 cigarettes. À ce rythme-là, il ne tiendra pas. Les chiffres le tueront bien avant le tabac. Il reprend son souffle... faut se calmer... penser à autre chose. Un livre, tiens, ça c'est une idée... et pas trop gros, l'histoire de ne pas tomber sur la page 807 ! Allez, il en tire un au hasard... le Folio 807 lui tombe des mains.


lundi 3 octobre 2011

La route

Je me souviens d'avoir lu l'été dernier, une biographie de Thomas Lanier Williams dont une bonne partie dans le tramway. Alors que je n'étais pas loin de la 807e page, je levai la tête. Le tram était bondé. Un monde fou s'entremêlait. On pouvait y voir un homme à l'allure de boxeur manchot, un petit vieux à la peau de serpent, un sac de dame en perles, une rose tatouée sur une épaule dénudée, un amoureux rassurer son amie Hey, baby, ne t'en fais pas, la chatte finira bien par descendre du toit !, une petite fille déguster un sucre d'orge en forme d'iguane, un musicien équipé d'une contrebasse descendre à l'arrêt Orphée et mille autres curiosités. Dans ce petit train aux grandes vitres, on se serait cru dans une ménagerie de verre. Comme emportée dans un flux de cinémas et simagrées, bon gré mal gré, la vie semblait pouvoir tenir sur une trame de transport en commun jusqu'au terminus. Je n'ai jamais aimé Johnny mais, ce jour-là, je me souviens que dans l'air flottait « quelque chose en nous de Tennessee ».


dimanche 21 août 2011

Profil

Devoirs du soir. Son problème, c'est les maths. Il s'en est toujours contrefoutu au carré. En dépit de ses efforts, il ne comprend rien à cette histoire de 807 hectares. Devoir, devant, il finit par écrire avec méthode :
« On sait que le 8 est un 0 portant une ceinture
et par conséquent que le 0 est un 8 nu compris dans l'angle du 7, nez obtus par symétrie
donc au pif, le pré mesure 807 hectares à moins qu'un œuf ne traîne par là. »


En somme, rien de grave. Ce sera un littéraire.

lundi 4 juillet 2011

Jamais toujours

Chacun ses habitudes, ses repères. Elle, le dimanche midi, elle déjeune toujours au restaurant. C'est comme ça, ne cherchez même pas à comprendre. Se foutant éperdument de la météo, elle y va presque toujours à vélo. Toujours, elle s'assoit à la même table stratégique, celle en coin près de la fenêtre de sorte qu'elle ait vue à la fois sur la salle et sur la rue et ses passants. Vous voyez, finalement elle ne mange pas seule. Elle commande toujours des huîtres ; avec du citron, sinon c'est pas la peine ! En ce jour, toujours le rituel du déjeuner des dimanches ; brochettes de familles, d'amis, d'amoureux... Elle les reconnaît à dix lieues des tables rondes. C'est obligé, vous aussi, vous les connaissez. Dans cette foule presque familière, un homme absent au rendez-vous des habitués – plus concentré sur son stylo que sur sa fourchette – la pique de plein fouet. Son plat est servi, il est en train de refroidir, il ne le voit même pas, il s'en moque. De quoi pouvait-il bien se nourrir à cet instant ? Personne, ni vous ni moi ne le saura. Ce qui compte, c'est que dans la musique routinière des assiettes raclées, des verres qui trinquent, des additions s'il vous plaît, il dénote dans la perspective d'un ailleurs. Surprise qui arrive comme un cheveu sur la soupe, qui rompt l'ambiguïté des habitudes tant elles rassurent, tant elles exaspèrent ! Elle n'a plus faim; de toute façon, il n'y avait pas suffisamment de citron. Il vient enfin de saisir sa fourchette, la plante deux trois fois dans son assiette, l'histoire d'avoir un truc dans l'estomac. Puis dans la foulée, il avale son café en moins de deux gorgées, laisse un billet et file. Heureux hasard, il vient d'oublier son carnet ! Au lieu de le rattraper, elle préfère, sûrement emportée par la curiosité du mystère, le dérober. Trésor tombé des nues, elle découvre des pages entières noircies d'encre. Tiens, des encornets, ça changerait...


Pour finir, dans la rubrique du journal de la région « Perdu/trouvé », elle digère et rédige : « Trouvé au restaurant La belle échappée le 08/07, moleskine noir, textes lus – sorry – embarqué, pas pu m'empêcher, acte manqué ? Aimerais vous rencontrer. Réf : 00807 ». Peut-être tomberez-vous dessus par hasard...

jeudi 16 juin 2011

Inflorescence

Elle l'aime. Mais lui ? Dans un champ de marguerites, elle interroge les fleurs. Elle décortique leur corolle : « Il m'aime un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout... » Et ainsi de suite, elle conte l'amour. Un peu, ça ne suffit pas, beaucoup ce n'est pas assez, passionnément c'est risqué, pas du tout c'est la fin de tout.


Au 807e pétale enfin, il l'aime à la folie ! Elle le savait.

mercredi 8 juin 2011

Absurde

Le matin. Eugène ébouriffé, seul dans son studio. Assis sur une chaise bancale, devant un bol et une tartine, tête plongée dans un journal. Entre Samuel.


EUGÈNE. Si tu savais ce que je viens de lire, c'est horrible !
SAMUEL. Alors, ne m'en parle pas !
EUGÈNE. Imagine, à la une du journal de ce matin, l'accident d'un grand huit ; 107 victimes à Sète.
SAMUEL. Oui, oui, j'imagine... le sang couler...
EUGÈNE. Pas de noyés, en effet. Juste des gens écrabouillés.
SAMUEL. De toute manière, je n'aime pas la bouillie. Sais-tu que je n'ai écrit en tout et pour rien que huit phrases ces cent derniers jours ?
EUGÈNE. Les pauvres, ils voulaient faire un tour dans les airs et maintenant les voilà dans les cieux pour toujours ! Tout de même, tu te rends compte qu'ils ont payé pour ça... Bonjour, le salut !
SAMUEL. Sept lignes au total soit rien, nul, zéro, cacahuètes !
EUGÈNE. Bah... c'est toujours mieux que de mourir à Sète.
SAMUEL. Non, je suis en train de mourir et ça, tout seul.
EUGÈNE. Tu devrais manger. Moi, cette histoire de huit m'a donné envie d'huîtres. Tu comprends, on peut tellement vite partir, déraillé. Un p'tit caillou dans les rouages et...
SAMUEL. Des huîtres ? À huit heures du matin ? Pourquoi pas une biscotte à minuit tant qu'on y est !
EUGÈNE. Et pourquoi pas puisqu'on y est ?!
SAMUEL. Je devrais aller aux courses et miser sur le 7. Ces maigres lignes, c'est sûrement un signe !
EUGÈNE. Que veux-tu, la vie est un drôle de manège... On mise, on signe et on saigne !

jeudi 26 mai 2011

Perdre son temps

Aujourd'hui impératif administratif. Comme presque tout le monde, je déteste ce genre de démarches. La paperasse, les cases à cocher, les cadres à remplir souvent trop riquiqui ; à tous les coups tu dépasses même si tu t'appliques à écrire tout petit et si au grand malheur, tu t'embrouilles dans les colonnes ou les notes, tu devras tout recommencer. Supplice. Je vais à reculons chercher le formulaire. Déjà sur le parking, beaucoup trop de voitures en stationnement. Mauvaise augure. Dans le hall gigantesque qui pourrait facilement accueillir mille et une personnes comme si la foule était prévue, trop de gens assis en rang d'oignons. Certains lisent sagement, d'autres, impatients, s'excitent sur leur montre. Les plus désespérés regardent dans le vide et d'autres encore, impolis, te scrutent de la tête aux pieds –tiens, il est pas mal son manteau. « Prenez donc un ticket ! » J'appuie sur le bouton de la borne qui me crache mécaniquement avec l'indifférence la plus totale un vulgaire bout de papier affichant le numéro 807 et un temps d'attente dépassant de toute façon les limites de ma patience. Un après-midi de foutu.