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samedi 14 avril 2012

Patatoèsie

Jamais demain ne luit sans cette promesse
Brandie bien haut par un germe à la redresse
Contre les noirs doryphores de la vieillesse
Charlotte, Manon, Rosabelle ou Désirée
Rustiques et tuberculeuses solénacées
Vos vieux cœurs ridés assoiffés de tendresse
En épousant la terre, à la vie font promesse


vendredi 30 mars 2012

Devinette

Ce qu’il faut pour garder la santé, c’est l’optimisme et varier les menus. Un jour aux Restos du Cœur, place de la République, le lendemain boulevard de Ménilmontant, près du cimetière du Père-Lachaise. Là-bas, c’est un peu bruyant, les gens s’impatientent mais le camion de la mairie arrive toujours à 19h30. Je suis caissière dans un hyper de banlieue. Je passe 22 stations de métro pour venir. Quand mes horaires de travail me le permettent, j’essaie d’être parmi les premiers à attendre. C’est qu’on est près de 600. La patience est une qualité de pauvres que j’ai reniée. Plus de chéquier, plus de carte bleue, mes fins de mois commencent le 10. Ils servent de la soupe à volonté. C'est chaud, c'est bon. Que demander de plus. J’ai un petit appétit. Pourtant je me fatigue au boulot. Je bosse à toute heure du jour et de la nuit, été comme hiver. Ça change tout le temps. Le travail flexible, ça vous rigidifie le dos, je vous le dis. La direction de l’hyper vient de m’augmenter. Un euro de l’heure en plus. Ça ne m’arrange pas. Je n’ai plus le droit à la CMU. Je dépasse le seuil de pauvreté, qu’ils disent.


Devinez combien je gagne, par mois.

mercredi 8 février 2012

Qu’on en finisse !

Dehors, ils étaient partout, mobilier humain pourrissant à même le sol, image nécessaire d’un avenir promis à ceux qu’on maintenait en survie pour assurer les tâches quotidiennes, certains dotés d’uniformes, nourris et entraînés au carnage.


Mélancolique, il se fit couler un bain de lait d’ânesse dans une baignoire de porphyre, admirant son reflet repu dans l’or des robinets. Il s’était passé trop de temps depuis que le Consortium avait déclenché le Plan. Bien sûr, en Afrique et en Asie les choses allaient bon train ; les virus et la famine s’alliaient à la guerre pour hâter le programme mais ailleurs, la Démocrasse décevait. Si la pauvreté reculait – les pauvres n’ayant même plus la force de se reproduire – ceux qui avaient encore les moyens de se nourrir crevaient trop lentement. Le froid et la faim en avait tué seulement 807 cet hiver. À ce compte-là, on n’en avait pas fini avant des siècles. L’alimentation percluse de chimie, les radiations et les catastrophes nucléaires, la pollution de l’air et des nappes phréatiques, la répression armée, l’impossibilité matérielle de se soigner étaient des moyens d’actions désuets. L’époque n’était plus aux tergiversations. Il devait trouver une solution radicale qui lui permettrait de sortir de son bunker.

mercredi 25 janvier 2012

Mieux vaut tard que jamais

Excédés par l’intempérance d’un ado de quinze ans encore accro à son biberon, les parents d’Octave Milui l’expédièrent chez un psychologue qui s’étonna de le voir si immature et si peu causant alors qu’on le savait, il avait prononcé son premier mot précocement à 1 mois 5 jours et 15 heures (il était né à minuit exactement, un 31 janvier, la veille d’une année bissextile). Encore ! avait hurlé Octave en recrachant un débris de la tétine du biberon qu’on venait de lui arracher. Soumis à une frustration définitive, Octave l’insatiable se rendit progressivement aux exigences de la société et se fondit peu à peu dans la masse résignée des citoyens lambda. Rapide à oublier, lent à réagir. Comme tout le monde.


Qu’on soit faible ou puissant, personne ne comprend très vite le monde qui l’entoure. Octave mit, lui, 67 années exactement – si on oublie les trois mois d’hésitation pubertaire où, privé de suçotement, il fut carrément tenté par le suicide – à considérer que la vie vaut d’être vécue, quelle que soit la qualité de nos dents, la taille de nos jambes et malgré la dictature financière mondiale, moloch insatiable qui errera bientôt sur une terre désolée. Un beau matin, il rejoignit la foule hurlante et participa à la révolution en marche. À pas lents mais décidés. Encore une victoire de l’optimisme !

samedi 21 janvier 2012

Les orteils d’Octave

Revenons-en aux orteils disproportionnés d’Octave. Marcher avec de tels appendices est un challenge à remporter chaque jour qu’on vit. Peut-être est-ce pour cela qu’Octave ne se décida à crapahuter sur ses deux jambes qu’à l’âge précis de 2 ans 2 mois et 19 jours. Et encore, pas de manière très sûre. L’infirmité n’était pas encore digérée qu’on s’alarmait des autres anomalies morphologiques d’Octave Milui. Ainsi vit-il sa première dent pousser exactement 13 heures et 27 minutes après sa fulgurante naissance (qui, rappelons-le, dura 13 minutes et 27 secondes, admirez la coïncidence numérique !) Une dent si longue et acérée qu’elle fut la cause immédiate et irrémédiable de la décapitation du téton maternel gauche. Pourquoi gauche, on ne le sut jamais. On se contenta d’éviter au droit le même sort en mettant Octave au biberon. Hélas, on sait que, même fabriquées en Chine et stérilisées à l’oxyde d’éthylène gazeux, cancérogène bien connu, les tétines valent leur prix. Octave, enfant ingrat qui se moquait bien de provoquer la ruine de ses parents en favorisant la fortune des vendeurs de tétines, ne lâcha son biberon qu’à l’âge ingrat de 15 ans 5 mois et 24 jours précisément.


Un jour de plus aurait probablement compliqué une adolescence déjà problématique.

mardi 17 janvier 2012

Les premiers seront les derniers

Certains jaillissent parmi nous à la vitesse d’un suppositoire, au risque de finir leurs jours – avant d’en avoir vécu un seul hors du liquide amniotique – étalés sur le carrelage de la salle de travail, tels des météorites molles suivies par la comète de leur placenta.
Octave Milui fut à peine plus raisonnable. Si quelques timides hésitent à quitter leur paradis liquide, lui mit seulement 13 minutes et 27 secondes à naître, du moment où l’obstétricien repéra sa fontanelle affleurant à l’orée du monde jusqu’à celui où émergèrent à l’air libre ses deux gros orteils dans leur nudité gluante. Monstrueuses excroissances qui ne pouvaient passer inaperçues, dues sans doute à quelques radiations inavouées par le gouvernement, qui eussent mérité l’ablation urgente d’une ou deux phalanges ce qui aurait évité la claudication irrémédiable d’Octave qui, tout au long de sa vie, fut entravé dans sa marche par des chaussures trois pointures supérieures à celles qui auraient correspondu à sa taille normale, c'est-à-dire moyenne si l’on considère les statistiques nationales et si on admet qu’un nain est de taille moyenne par rapport à la taille habituelle des nains. Ouf !


Qu’on me pardonne l’emploi du mot nain, je trouve le terme moins infamant que l’expression : personne de petite taille qui laisse supposer qu’on puisse être petit en tout, même lorsqu’on est Président de la République.

mardi 6 décembre 2011

Vie d'ange

Heureux l’élu à qui on a donné les clefs juste avant son passage dans le monde des vivants. Celui-là, sans essayer les serrures, il ouvrira les 807 portes rencontrées sur son chemin. En dépit des turpitudes réservées aux mortels, il atteindra la terre promise. Il ne doutera ni de lui ni de son avenir et saura trouver de l’aide si sa boussole intérieure l’égare – c’est que le Nord bouge sans prévenir; il faut se tenir en permanence au courant des nouveautés. En cas de tempête, il attendra sans angoisse que l’horizon s’éclaircisse. La chance saura le reconnaître et lui offrir sa planche de salut. Le surf est un sport de gourmand quand la mer est sucrée et les bateaux promis au naufrage croisent trop au large pour qu’on risque sa vie à leur porter secours. Il flottera, léger, au gré des alizés, confiant et rassuré par la douceur de l’eau. Pour lui, il y aura forcément une issue. S’il n’y en pas, il se souviendra qu’il a bien vécu et acceptera son destin. Il n’aura rien à regretter. L’amour l’aura choyé. Il aura passé son temps à savourer les saisons.


Prince du réel l’espace d’une vie, ange d’équilibre, lassé à la fin par son équanimité, il reportera aux ateliers du paradis ses ailes déplumées par les intempéries du siècle. Impatient de renaître.

lundi 28 novembre 2011

Corps de lecteur

Je n’aime pas lire sur un écran mais je m’y habitue, on s’habitue à presque tout. Évaporée, l’odeur du papier, celle très particulière des premiers livres de poche. Un peu acide, un peu sucrée. Disparu, le froissement des pages dans le silence d’une chambre la nuit, frère paradoxal de toutes les frayeurs et d’une solitude douillette. Adieu saveur, adieu caresse ! L’abstraction gagne du terrain. La dématérialisation nous tente. Machines envahissantes, avez-vous donc une âme qui saccage notre âme et nous force d’aimer notre matériel et misérable quotidien ?


Je me souviens d’un certain rocher au bord du Gardon de Mialet en Cévennes qui m’accueillait dans ses creux lisses miraculeusement adaptés à la forme de mon corps et dont le surplomb était pourvoyeur d’ombre. De temps en temps, pourtant très occupé à recréer le monde du roman que je lisais, le réel faisait irruption dans mon univers mental : bourdonnement d’insectes, saut d’un poisson, rires d’enfants, mistral dans les cimes... 807 incitations à lever la tête, à reprendre possession de soi. Plaisir de poser un livre quand on sait qu’on va le reprendre après un bain dans une eau claire et jaillissante où brillent les paillettes de quartz soulevées du fond par le bouillonnement du courant.

dimanche 20 novembre 2011

La secte

Deux ans déjà que je suis prisonnier de cette secte de graphomanes, encagé dans ce réduit aux murs tapissés de livres, 807 exactement, portant ce même numéro 807, quel que soit l’éditeur ou la collection. Tout juste si mes geôliers m’apportent une ration suffisante pour survivre, le plus souvent une bouillie infâme de pâtes alphabet gonflées dans un brouet clair. Pour boire, il faut que je supplie et je n’obtiens mon verre d’eau qu’à condition de réciter sans me tromper les livres qu’on me force à lire. Toutes ces lignes accumulées forment un monstrueux hypertexte où mon esprit se perd. À peine, me souviens-je des titres qui s’enchaînent hors de toute cohérence stylistique. Voyez cette liste folle (et il m’en reste encore 793 à ingurgiter avant ma libération !) : Le pari d’un chirurgien de Marion Lennox – Ed. Harlequin / La chute de Constantinople d’Edward Gibbon – Ed. Payot / Télé poche du 29 juillet 1981 / La fille des marais (anciennement titrée : Bayou, bayou) de Charles William – Ed. Rivage Noir / Huis clos, suivi des Mouches de Sartre – Ed. Folio / La machine de Balmer (SF) de Claude Veillot – Ed. J’ai lu / L’éternel mari, pièce de Victor Haïm d’après Dostoïevski – Ed. de l’Avant scène / Jean-Christophe (tome III – l’adolescent) de Romain Rolland – Ed. Livre de Poche (le surveillant n’a pas voulu m’apporter les neuf autres tomes qui ne portaient pas le bon numéro) / Ma vie chez les indiens de Mary Campbell – Ed. Livre de poche jeunesse / Les dieux de l’espace (SF) de Franck Dartal – Ed. Fleuve noir / Le numéro du 14 janvier 1960 des Lettres françaises où l’on parle d’Aragon et de Michel Butor / Le Voleur, journal pour tous du 20 décembre 1872 / L’Auto Journal du 15 juillet 2010 consacré à la Peugeot 508 (une erreur de casting, probablement) et enfin last but not least, Le volume 3 (sur 5) des Fondements de la critique de l’économie politique de Karl Marx aux éditions 10/18.


Mais, silence ! Il me reste 150 pages à apprendre par cœur et j’entends les pas du Taulier dans le couloir.

jeudi 10 novembre 2011

Sourde et mouette

À l’horizon, l’océan fermentait sous la quille des navires silhouettes, îles de métal posées sur les brisants. S’asseoir sur un rocher, ne plus bouger. Attendre. Profiter seulement de la douceur de ce mois d’octobre, de l’odeur du varech et des lubies du climat. Bâillonner le langage intérieur qui babille en permanence. Ne plus penser. Étouffer ce bruit de fond parasite qui pervertit toute spontanéité et renforce le sentiment de solitude. Atteindre un état végétatif, le temps de générer une nouvelle vie, sans mémoire. Sourde au grouillement de l’âme.


Alice concentra son regard sur la ligne de vagues qui frappait les roches. Elle se laissait bercer par le rythme de la marée en essayant de laisser filer sans les retenir les 807 pensées qui lui venaient, souvenirs ou questions obsédantes. Incapable d’endiguer ce flot intime, elle tentait au moins de ne pas s’y noyer, de se laisser porter, de n’être que sensation hors de toute conscience, comme les nuages indifférents qui filaient au loin. Elle fut un court instant la mouette frôlant la crête des vagues ébouriffées par le vent, portée par les courants ascendants, ombre violette sur le gris vert de la lande. Elle survola à haute altitude un chalutier qui revenait au port, ses hélices tissaient des dentelles blanches et vertes à son arrière. Vertige. Revenant brutalement à la réalité et prise de panique, elle battit des ailes si vite que son cœur explosa en plein vol.

lundi 31 octobre 2011

La montre

Cette saloperie de Heavy Metal gueulait ses insanités par les fenêtres ouvertes. Ce genre de musique, ça me prend la tête. J’avais mon Glock dans la poche de mon blouson. La porte d'entrée était grande ouverte. Je suis entré. Zenacker était allongé sur un canapé, une bière à la main, les pieds nus sur un tabouret. Il n'a pas réagi quand je l'ai braqué, il s'est juste marré. Complétement pété. Ce mec était tellement stone qu’il restait là, à rigoler doucement. Il se foutait de moi. J'ai flingué son ampli. Ça l’a calmé. C’est là qu’une porte s'est ouverte dans un coin de son taudis et qu’un autre mec s’est pointé dans l'encadrement. Énorme, gonflé de partout, le bide débordant du jean, l’œil vitreux. Il a dit à Zénacker : C’est quoi ce nain de jardin, tu ouvres une garderie ? Et il s’est accoudé au buffet, tranquille, sa cannette à la main, shooté lui aussi ! Comme si je n’existais pas, comme si j’étais une hallucination. Ils auraient dû me faire pitié, mais j’ai vu le poignet du gros quand il s’est accoudé. Un cadran bleu, la montre de Zoubir. On en avait chouravée une cargaison dans un camion. 807, pour être exact ! La preuve que c’était ces zombis qui avaient liquidé Zoubir. Putain, piquer la montre d’un cadavre ! J’ai plié le gros en deux d’un coup de pied. Quand Zénacker a bondi sur moi, j’ai tiré, d’instinct. Mon bras a cogné le mur à cause du recul et un deuxième coup est parti tout seul. C’est le gros qui a morflé. Quelque chose a giclé, un œil, un bout de joue, un truc comme ça. Rouge. À gerber ! Zénacker était sur moi, j’ai encore pressé sur la détente.


À bout portant.

lundi 24 octobre 2011

Pastèque étoilée

Quel bonheur de pouvoir pisser dehors, le nez aux étoiles. Cette nuit elles sont toutes là et d’autres sont invisibles, au-delà du regard. Parmi les milliards qui poinçonnent la voûte, je ne sais pas en nommer plus de 807. Quelle folie ! diront certains, d’en connaître tant ou si peu. C’est que détenir une parcelle du Verbe nous permet de croire qu’en distinguant les choses, nous avons pouvoir sur le réel, cosmos y compris et que, depuis la nuit des temps, notre cohorte progresse. Chacun, faible ou puissant, oublie que sa course immobile, le ramène invariablement à la nuit dont il vient, plus démuni que la pastèque qui a mûri sous les étoiles et a retenu leur image sur sa peau.


mardi 27 septembre 2011

L’amoureux de la Veuve

Au croisement de la rue de la Roquette et de la rue de la Croix Faubin, il se désole Anatole, au pied de sa machine. On lui livre le travail au compte-gouttes. En trois mois, il n’en a coupé qu’une. Son père, le bon Louis, qui a dû arrêter le métier étant devenu hématophobe, en avait raccourci 221 durant sa longue carrière. Il n’avait jamais égalé son maître, Nicolas Roch, qui en débita 87 en sept ans d’activité. Une par mois, le veinard ! Anatole songe à Charles-Henri qui en décolla 498 en son temps. Il faudrait qu’il en sépare au moins cent, Anatole, pour compter dans l’histoire. C’est pour cela que certains soirs, on le voit, ombre parmi les ombres, encourager l’Anarchie et la fabrication des bombes.


mercredi 21 septembre 2011

Cisailles

Il voyageait entre une caresse improbable et la sonnerie ponctuelle du petit matin. La solitude effaçait de ses yeux les habitudes nocturnes et diurnes, les embrassades posthumes. Du jour nouveau, il pressentait chaque fois le vide et sa vie se tenait là, à cheval sur l'abstrait. Il la regardait dormir malgré le bruit de la rue en éveil. Si le froid de l'aube les rapprochait parfois, fronts appuyés sur la vitre, lui d’un côté et elle de l’autre, leurs haleines ne mêlaient pas leurs buées. Il décida d’arpenter le chemin inverse et se blessa aux 807 épines du buisson ardent.


Avec le fer extrait de son sang, il forgea des cisailles pour trancher leur lien.

mercredi 14 septembre 2011

Au fond du lac

Les acacias projettent leur ombrage pastillé sur les parterres débordant de fleurs. Au bout de l’avenue, deux rangées de tilleuls encadrent le miroir du lac qui paraît vertical, tout froissé. Du papier aluminium. Un sentier tortueux descend au lac entre des pelouses rasées de près avant de s’estomper dans le sable rapporté d’une plage artificielle. Des cris d’enfants jaillissent derrière le cliquetis régulier des arroseurs automatiques. La surface sombre et huileuse du lac se ride sous le sillage des planches à voile. Sous la rive opposée, s’étale le reflet de la ville. Cité engloutie. 807 baigneurs s’interpellent, s’éclaboussent. Je sors de ma torpeur. Ça devait être là, dans ces anciennes sablières, qu’enfant je capturais salamandres et tritons. Je m’allonge sur le sable. Cris d’enfants, claquement des plongeons. Illusion. Il manque le ressac des vagues, le rire des goélands et surtout un ciel qui ne soit pas tramé d’un voile grisâtre. Mon corps tasse un sable lourd, jaune orangé comme de la poudre d’œuf. Relents de friture. Je m’immerge dans l’eau lisse et fade et nage vers les profondeurs glauques du lac.


samedi 20 août 2011

Sonnette

L’ange blond nichait au cinquième étage. Huit cent sept fois, il sonna à sa porte bleue, huit cent sept fois, elle le rendit malheureux, le laissant dehors avec arme et bagages, imbécile et transi d’amour sur son palier. Il songeait alors à la brune du rez-de-chaussée qui lui reprochait de ne point l’aimer assez et redescendait quatre à quatre l’escalier. Passionnément entiché de l’intouchable, il touchait par dépit la sombre mal aimée qui l’accueillait sans réserve en sa moiteur. Seize ans, et tout excité par ses sens enflammés, il saccageait la beauté, impitoyable. Ses yeux de prédateur grands ouverts.


lundi 11 juillet 2011

Compassion

Alex Lesaule avait une tendance à s’émouvoir face à tous les bancals de l’existence. Les larmes lui venaient facilement quand il croisait ce qu’il nommait un malheur sur pattes : une pauvre femme qui fouillait les poubelles d’après marché, ses jambes énormes serrées dans des bandes tachées ; la naine qui, chaque matin, attendait le bus du Centre d’Aide par le Travail ; un trisomique d’une quarantaine d’année à qui son père faisait 807 recommandations appuyées sur le quai de la gare. Et le fils marmottait : Je sais papa, tu me l’as déjà dit, je ne suis pas un enfant. Le père, un homme âgé, portant beau, costume de velours et gilet à l’ancienne, s’était détourné, comme vexé par la réflexion de son fils. Le fils s’était approché de lui, avait appuyé la tête sur son épaule en disant, le regard humide : Je t’aime, papa ! Tu sais... Et le père s’était écarté de lui, l’air plus triste encore, en disant : Je sais bien, je sais bien. Alex avait été fasciné par cette scène. Sur le quai, il avait suivi des yeux le fils qui allait vers son train entré en gare, qui se retournait tous les deux mètres pour voir si son père allait bien, s’il lui ferait un signe. Le père avait levé la main, à peine, baissé la tête, tourné le dos et s’était dirigé vers la sortie en s’appuyant sur sa canne...


samedi 2 juillet 2011

Miroir

La cohérence de ma vie devient une abstraction filandreuse, une théorie d’existence. Le matin, je suis étonné de me reconnaître dans mon miroir. Jour après jour, j’observe mes traits, traquant ce qui change. Je sais qu’à chaque millième de seconde, 807 de mes cellules meurent sous mes yeux à mon insu, et qu’elles se renouvellent imperceptiblement différentes des précédentes. Comment puis-je me reconnaître alors que je suis en perpétuelle transformation ? Qu'est-ce qui garantit que je suis toujours le même, et pas un autre? Où se trouve la frontière entre raison et folie ? Pourquoi certains la franchissent-ils et d’autre pas… ou pas tout à fait ? Est-ce que je saurai la distinguer ? L’ai-je déjà franchi, ce mince parapet, sans m'en rendre compte ?